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Transcription :

Dimanche, 22 août 1915.

Ma chère Amie,

Voici la première lettre que je t’écris de la tranchée ; nous y sommes arrivés cette nuit vers 11 heures ; et comme il faisait beau et que les Boches ne tiraient pas, la relève s’est faite assez vite. Nous avons mis 1 heure à parcourir les boyaux ; ceux-ci sont très sinueux, profonds d’environ 2 mètres, boisés en certains endroits comme une galerie de mine, et le fond est partout recouvert d’un solide plancher : la marche y est pénible, mais moins que je m’y attendais.- Ma compagnie va passer ces 4 jours en réserve ; elle est blottie dans les "abris-cavernes" ; ce sont des galeries abritées par 3 mètres de terre [sur] plafond et toutes étayées avec de gros rondins ; elles mesurent de 4 à 5 mètres de long sur 1 m 50 de haut et 1 m 60 de large ; on y accède, du boyau, par un escalier rustique, taillé à même dans la terre. Nous voici donc revenus au temps de l’homme des cavernes ; il fait noir dans ces trous ; pour écrire, manger ou lire, on vient s’assoir sur l’escalier d’où je t’écris ; pour dormir, on s’allonge 15 hommes côte à côte, la tête sur le sac, roulé dans son couvre-pieds ; et ma foi, on dort. Ma 1ère nuit a été bonne ; j’ai dormi de 11 heures à 6 heures sans presque m’eveiller, et en tout cas sans insomnie ; il est, paraît-il, tombé 3 torpilles à proximité de nos abris, je n’ai rien entendu tant je dormais profondément ; ces torpilles pèsent 50 kgr, contiennent 20 kg d’explosif, font un vacarme infernal, et quand elles tombent


juste leurs effets sont enormes : je ne t’en parle que par ouï-dire, ce matin, j’ai visite nos petits canons de tranchée qa insi que les torpillents qu’ils lancent : en principe c’est assez simple, les formes de ces engins sont curieuses – Pendant que je t’écris, le spectacle que j’ai est bien original, et comme il est nouveau, il me frappe beaucoup : donc, je suis assis sur mon escalier, face à mon antre, la tête abritée par plusieurs mètres de talus et de plafond, et j’y éprouve à tort ou à raison une grande impression des sécurité ; j’interromps souvent ma lettre pour regarder les obus qui se croisent au dessus de ma tête, et sifflent longuement ; de ces obus ; les uns sont sans doute tirés d’Angres par les Boches et éclatent à q.q. centaines de mètres derrière moi, les autres partent de Bully vraisemblablement et doivent aller s’abattre sur le fond de Buval dans les tranchées boches, enfin tout autour dans le lointain les gros monstres donnent largement de la voix. Te rappelles-tu ma lettre du 16 où je te décrivais ma journée du 15 ? et bien tu peux croire que les mes deux dimanches sont différents ! Autre détail curieux : le sifflement des obus ne me fait déjà plus guère baisser la tête, je crois que je vais m’aguerrir assez vite, sans cesser d’être prudent, sur ce dernier point, tu peux être pleinement rassurée, et d’ailleurs les hommes qui m’entourent sont devenus très circonspects !

Plus que jamais, je vais penser à vous, car pendant tout le jour nous devons rester inactifs dans nos trous ; cette nuit et les suivantes nous ferons du terrassement. J’espère bien t’écrire chaque jour.

Embrasse bien Claudia et nos Petits, redis-leur que je les aime bien.

Pour toi, j’aimerais bien te couvrir de caresses, mais voilà ! Bonnes bises en attendant. Jean

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