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Transcription :

Calais, le 23 Juillet 18.

Ma petite Louise,

Ma correspondance se ressent de mes occupations et préoccupations : elle devient moins régulière et plus brève ; je m’en excuse ; dans une dizaine de jours nous liquiderons l’arriéré de ce qui n’a pas été écrit.

Dimanche, par un vent de tempête à vous jeter à terre, on a fêté l’anniversaire belge, et on l’a bien fêté ; car ici les Belges font partie de la population civile, et il n’y a guère que les femmes qui se respectent tout à fait qui n’ont pas leur petit Belge ; donc on a bu, joué, dansé, musiqué et finalement beaucoup braillé. C’était la 3ème fête nationale du mois (4-14-21), pourtant on l’a fortement marquée ; j’etais invité par le général belge commandant de la Base navale à assister au Te Deum officiel ; faute de redingote ou d’habit je me suis abstenu et me suis ainsi privé de la superbe musique des Guides, l’equivalent de notre Garde républicaine, dit-on.

Mais le soir, j’ai pris ma revanche en allant


entendre la Traviata que j’ignorais tout à fait ; comme c’est un résumé scénique de la Dame aux Camélias, il m’a été possible de suivre sans grande difficulté. Le principal rôle, le seul presque, était tenu par une artiste de l’Opéra-Comique, Melle Vaultier, dont le talent m’a semblé admirable ; un organe très puissant, presque trop pour une scène de province, un jeu extrêmement expressif, des toilettes fort élégantes dans leurs formes surannées, enfin une belle femme : voilà plus qu’il n’en faut pour expliquer son vif succès et mon enthousiasme d’un moment – Conséquence imprévue de la guerre : la Province hérite des grandes artistes que Paris déserté n’accueille plus !

La nuit, ça été autre chose. Malgré le grand vent et des bancs de brume, les Boches sont venus fêter à leur manière le 21 juillet belge : ils ont jetés bas la Chambre de Commerce et une dizaine de maisons, tué au moins 30 personnes dans la Ville, sans parler des victimes frappés dans les Camps qui ns entourent. Nous avons passé 3 grandes heures dans les caves à écouter les moteurs et les explosions.

Le lendemain matin, nos candidates au brevet étaient défaites, pâles, q.q. unes malades ; deux d’entre elles avaient eu leur maison saccagée pendant la nuit. Pourtant l’écrit ne sait pas mal terminé : on a tenu compte des circonstances. Heureusement il pleut depuis hier : elles pourront terminer leur examen en paix. -Tu vois que la vie n’est pas monotone ici ; pourtant la tienne m’attire de plus en plus.

En attendant de ns rejoindre enfin, reçois mes plus tendres baisers, ainsi que mes fils.

Jean


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