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Transcription :


Calais, le 16 Juin 1918.


Ma petite Louise


Je n’ai rien reçu de toi depuis ma dernière lettre ; tu m’as probablement écrit à ton
jour, mais la poste pas fonctionné. Il en est ainsi de tous nos transports, ou
presque ; le pain est très rare depuis quelques jours, ici, et il restera plus rare
encore ; la bière commence à manquer et sera rationnée, faute de céréales. Tout
cela, disent nos journaux locaux, parce que les caboteurs qui nous ravitaillaient
sont affectés à autre chose ; du moins, c’est l’explication officielle, et il faut
s’en contenter faute de mieux.


Maintenant que l’avance boche est provisoirement arrêtée, notre presse essaie de nous
persuader que nous venons de remporter une véritable victoire : c’est d’une telle
imbécilité qu’on se demande quel est le gâteux qui donne le ton à nos « grands »
journaux. Qu’on se réjouisse de n’avoir pas été aussi maltraité que par les
offensives du 21 mars et du 27 mai, soit ! mais qu’on nous parle de défaite
allemande, de déception allemande, de découragement en Allemagne, vraiment




cela passe la mesure ! Quelle est celle de nos offensives de 1915, 1916 et 1917 qui
nous a donné, en 4 ou 5 jours, des résultats approchants de ceux obtenus par les
Boches ? Et pourtant quels cris de victoire nos journaux ne poussaient-ils pas
alors ! Plus de sérieux et de sincérité conviendraient mieux pendant
cette très dure période, et la véritable habileté ce serait d’être aussi modeste que
ferme. Mais va donc parler de sincérité et de modestie à des gens qui se croient
ou feignent de se croire indispensables à la défense de notre moral !
- Je t’assure que les combattants - ceux qui vont jusqu’au bout avec leur sang, et
non avec leurs "
"
laïus - ont une notion autrement réaliste et
vraie de notre situation actuelle ! J’en rencontre pas mal de tous côtés, et leur
conversation vous repose agréablement des Hervé, des Barrès, et autres solennels
menteurs.


- Absolument rien de neuf, en ce qui me concerne personnellement. Mon trousseau sent,
lui aussi, la fin de l’année scolaire ; mes 2 complets vestons prennent un aspect
très usagé, mais ils m’amèneront aux vacances, grâce aux petites réparations que je
fais faire ici ; pour les dimanches et les examens, je suis à peu près obligé de
mettre mon complet-jaquette avec mon feutre neuf ; le vieux feutre a
assez bel aspect, après retapage, et je fais cette année l’economie d’un chapeau de
paille : ils sont aussi grossiers que coûteux.


Quant aux chaussettes, je n’en aurai plus une seule paire de mettable lorsque j’irai
te rejoindre ; veux-tu que, en prévision des vacances, je t’en envoie par la poste
un certain nombre de paires à réparer ? la bonne les repriserait avant mon arrivée,
si toutefois elles sont encore réparables. En tout cas, prie Père ou Marie de
ramener à Mazilly mon colis de linge (carton carré).


Et voilà ! Continuez à être heureux tous trois. Embrasse pour moi Père et mon
Minet ; à toi toutes mes tendresses.


Jean



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