Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


FRAD071_19170822_53J6_1081

Transcription :


Massevaux, le 22.8.17.


Ma Louise,


Me voici rentré, sans incident fâcheux ni retard, dans mon joli coin d’Alsace. Le
voyage ne m’a aucunement fatigué et je viens de me lever frais et dispos ; je me
suis si reposé que cela m’a joué un petit tour amusant.
Hier à 3 res
, après un bon déjeûner un peu tardif, j’ai cru pouvoir faire
une sieste d’une heure, avant les courses et les lettres pressantes ; mal m’en a
pris, car je ne me suis eveillé qu’à 9 hres
, et encore
a-t-il fallu que mes camarades inquiets vinssent me voir ; eux partis, je me suis
remis à «pioncer » jusqu’à 7 res
ce matin. Aussi ai-je, ce
matin, l’esprit clair et le désir de travailler : la matière ne me manquera pas, car
outre une correspondance à liquider, les leçons reprennent dès ce soir.


De mon voyage, peu de choses à te dire ; les trains militaires marchent vite,
arrivent à




l’heure, et les vagons sont moins sâles. Les grandes gares sont absolument
tranquilles, les troupiers plus calmes et dociles, l’ordre parfait ; quelle
différence avec le mois de mai ! des causes expliquent ce changement… Je n’en
veux retenir qu’une : on remplace les vieux officiers des services de gares par de
jeunes officiers mutilés ou réformés à la suite de blessures de guerre ; leur ruban
rouge et leur croix de guerre mérités en imposent aux poilus, et leur
commandement plus habile et plus affectueux obtient beaucoup plus facilement
l’obeissance. Cette modification etait simple et tout indiquée, diras-tu ; encore
fallait-il la réaliser ; espérons qu’on continueras dans cette voie du bon sens et
de l’ordre.


Je me suis arrêté à Belfort ; Magnin est en vacances dans le Jura, je suis cependant
allé à son bureau ; et m’en a pris, car j’y




[3] [numérotation haut de page]


ai eu connaissance de la circulaire ministérielle sur les mises en sursis du
personnel ressortissant à l’Instruction publique. Cette circulaire me vise et je te
la résume en 2 mots ; elle prévoit la mise en sursis pour la prochaine année
scolaire : 1° à titre obligatoire, des hommes du service armé des classes
1888 à 1892 incluses et des hommes du service auxiliaire classes 1903 et plus
anciennes ; 2° à titre [facultatif], [double souligné] des hommes des classes 1893 à
1896 (service armé) et des auxiliaires de toutes les classes. Or j’appartiens à la
classe 1896, service armé ; ma mise en sursis peut donc être demandée par le Recteur
de Besançon ; comme il ignore ma situation au point de vue militaire, je lui envoie
ce matin tous les renseigts
nécessaires, mais sans
faire une demande qui serait irrégulière et maladroite. Il statuera sur mon cas ;
s’il me propose, j’ai chance d’être mis en sursis




en raison du caractère un peu spécial de mon poste, et alors je prendrais mes
fonctions le [1er] [premier] octobre prochain à Belfort. Inutile d’ajouter que j’en
serais enchanté, et toi aussi n’est-ce pas ; la chose est encore très incertaine, et
je te prie de ne pas te réjouir prématurément. Mais quelque chose me dit qu’elle
réussira, car nous sommes dans ma bonne veine ; aussi, malgré moi, mon esprit est-il
tout occupé de cette question et des nombreuses conséquences qui en resulteraient
pour nous tous ; l’affaire de notre déménagement m’emplit déjà la cervelle : tu vois
que je suis devenu bon mari même à ce point de vue, puisque je ne sais plus
brider mon imagination. Enfin, penses y, sois heureuse, mais pas trop, par crainte
d’une déception toujours possible.


Autre affaire qui n’est pas dénuée d’intérêt.




[5] [numérotation haut de page]


J’apprends par les journaux que le gouvernement accorde aux fonctionnaires une
indemnité temporaire pour cherté de vie ; ceux dont le traitement ne dépasse pas
5000 francs (c’est notre cas) recevraient 360 [fr.] [francs] par an à dater du
1er
juillet 1917, si mes renseignements de presse sont exacts.
Je vais m’en occuper à Bourges dès ce soir, puisque c’est Bourges qui me paie.
Encore une lettre à faire, la huitième aujourd’hui. Ci-joint la note du journal en
question.


Et voilà tout, pour aujourd’hui du moins.


J’espère que tu as remise, dès maintenant, et que tout continue à aller dans
le cher ermitage dont j’emporte le plus doux souvenir : de lui, et de ses habitants.
France va-t-il toujours mieux ? la date de son voyage est-elle fixée ? J’ai beaucoup
bavardé, et sérieusement, avec mon grand pendant la route




de Salornay ; il m’a fait de bonnes promesses qu’il tiendra sûrement ; il t’a sans
doute remises intactes toutes nos commissions.


Embrasse toute la maisonnée pour moi, y compris notre belle Lucile. A toi mes
souvenirs de nos tendresses et mon plus doux baiser.


J. Déléage



Aucun commentaire