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La famille Déléage

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Transcription :


Jeudi 28 Juin. [1917]


Ma Louisette,


Je t'ecris simplement pour “illustrer” le beau vers :


“s’il est des jours amers, il en est de si doux !”


Ce fut en effet une “douce” soirée que celle d'aujourd'hui. Nous étions conviés à une
représentation du “Théâtre aux Armées” ; j'y allais un peu sceptique, m’attendant à
un programme cocardier ou grivois, et me demandant si les vedettes annoncées ne
seraient pas excusées au dernier moment. Et bien, une double surprise nous attendait
: ni tam-tam patriotard, ni gros sel indigeste.


Au contraire, un programme varié, de bon goût, bien interpreté, nous attendait. Je
passe rapidement sur q.q. piécettes comiques,
pourtant joliement et gaiement enlevées, et sur des exercices de prestigiditation
vraiment curieux. J'arrive tout de suite aux deux numéros sensationnels, et
franchement beaux : Melle Hatto de l'Opéra, et Melle Germaine




Laugier, danseuse de l'Opéra-Comique ; elles étaient, au point de vue de
l'installation, placées dans des conditions très défavorables : scène exigüe, pas
d'éclairage, pas de toilettes de représentation, acoustique médiocre ; en outre,
leur programme dépassait certainement l'education artistique de la quasi-totalité
des spectateurs. Et bien, malgré tout, leur succès à été plein et vibrant, tant il
est vrai que le véritable art sait toujours gagner les natures les plus mal
préparées à le goûter. Melle Hatto nous a chanté de vieux airs, inconnus pour moi,
mais d'une voix si chaude si sûre si prenante, qu'elle m'a donné une sensation forte
de grand art ; c'etait moins joli, mais plus plus pur et plus puissant
que Melle Charnal et même Melle Chenal.- Melle Laugier a exécuté des danses
modernes, avec un sens si juste du rythme, une telle souplesse des mouvements, une
science si complète des attitudes harmonieuses ; qu’elle vous tenait littéralement
et pleinement sous le charme. J'ai écouté et regardé




“de toute mon âme”, comme on dit dans René Bazin. Et ça a duré 3 heures ! 3 heures
vraiment délicieuses.– Je voudrais te rendre, pour te la faire eprouver comme un
écho, la forte sensation d'art que je rapporte de ma soirée à Arches ; mais je suis
trop derangé pour en faire ce travail d'analyse, et puis je ne sais plus.....


Que vas-tu penser de nous ? Te dire qu’on nous “gâte” ? Qu’ on nous mène en voiture
au théâtre pour nous mieux “séduire” ?- Rien de tout cela ; Pétain a senti l’urgente
nécessité de reprendre l'armée en main, et a certainement donné des ordres en
conséquence. Nous sommes moins traités en unités impersonnelles, en matériel humain
; on s'aperçoit que nous sommes des personnes, et qu'il faut sérieusement compter
avec notre moral. D'où toute une nouvelle orientation dont nous voyons déjà les
premières mesures d'application : d'un côté des mesures de précaution et de
répression pour enrayer les premières manifestations d'indiscipline ; de l'autre




des dispositions plus humaines plus paternelles pour rendre la guerre supportable au
troupier. C’est net, clair et logique ; j'essaierai de suivre les manifestations et
surtout les conséquences de cette nouvelle orientation du commandement à l'égard de
la troupe. Nous neNe nous dissimulons pas que c'est une très
grosse entreprise, très difficile, et qui peut avoir, suivant son issue, de très
durables conséquences. Le haut commandement saura-t-il, ou pourra-t-il, faire
prévaloir sa nouvelle impulsion jusque dans la vie quotidienne des régiments ? Cela,
j'attends de le voir pour le croire.


Et puisque j'ai bien bavardé, d’art surtout, je termine par un mot de circonstance :


“Il se fait tard ! Adieu....”


Avec mes caresses pour toi et mes fils.


Jean



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