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La famille Déléage

Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


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Transcription :

Mardi 26 Juin 1917.

Ma petite Louise,

J’ai reçu la lettre où mes fils me racontent leur vie quotidienne ; et c’est toujours intéressant pour un papa qui regrette si souvent ne pouvoir suivre de près le travail et les progrès de ses enfants. Ce n’est pas l’une des moins fâcheuses consèquences de cette guerre de nous priver de l’un de nos droits les plus sacrés et les plus importants ; et encore, chez nous, grâce à toi en grande partie, cela ne va pas mal au point de vue scolaire ; cependant l’autorité et l’expérience du papa ne seraient pas toujours inutiles. - André n'a pas mal travaille depuis une quinzaine, il obtient 2 fois la [1ère] place en compositions et ses notes de devoirs se sont relevées ; une dernier coup de collier, et ce sera fini, bien fini : je veux dire d'une manière satisfaisante pour l'ensemble de l'année. Espérons que son genou va lui permettre de jouir pleinement du grand air et de la belle liberté de Mazilly.


- Maurice me paraît n’avoir pas mal travaillé lui aussi, 2 notes sont relativement bonnes, et il m'est agréable d'apprendre que mon Minet met de mieux en mieux l’orthographe.

- Comme le propose mon grand garçon, il pourra m'écrire tous les jeudis pendant les vacances ; je ne lui en fais pas une obligation, mais cela me fera plaisir.

- Nous venons d'achever – provisoirement – nos pérégrinations ; 5 jours de marche, les 21, 22, 23, 25 et 26 courant ; un jour de repos, le 24 ; étapes plutôt courtes, à peine 100 Km au total ; en outre, on partait de très grand matin, de manière à arriver avant le grand soleil ; mieux encore : tous les havres-sacs etaient transportés par voie ferrée ou camions ; l'armée française, si dure pour ses troupiers, finirait-elle par s’humaniser un peu ? je crois plutôt qu'elle cède à une nécessité, car le moral est si déprimé et si violents depuis les tristes évènements de Champagne, qu’il faut enfin ménager ce malheureux poilu


[3] [numérotation haut de page]

Donc n'ayons aucune gratitude pour les culottes de peaux : ils sentent que la corde est tendue au point de se briser. – Partis des environs de Belfort, nous sommes près d'Epinal, au camp d'Arches ; nous allons y faire 8 à 10 jours environ d'exercices, ensuite nous prendrons un secteur ; j'ignore absolument en quel endroit, et toutes les hypothèses seraient vaines. – Pour moi, ça été doux ces 8 derniers jours ; j'ai fait toutes les marches dans “ma voiture”, mais il fallait travailler
une fois arrivé, et puis le départ était toujours entre 1 et 2 hres
du matin ; depuis 1 semaine, je dors en moyenne 3 hres par nuit, ça m'abrutit un peu, mais demain ou après-demain il n'y paraîtra plus. Je vais d'ailleurs très bien dans l'ensemble.

J'attends de jour en jour la désignation pour un poste en Alsace ; je me suis fixé le 14 juillet comme date extrême ; si à ce moment je n'ai pas de nouvelles, il me faudra dire : pas de nouvelles, mauvaises nouvelles. D'autant

[Surplus] [signe croix]


plus qu'à ce moment nous entrerons probablement en secteur et que je ne tiens pas du tout à recommencer ces séances. Un fait un peu ennuyeux s'est produit : le Préfet de Belfort vient d'être changé – en avancement ; heureusement que son action s'etait produite, et que je m'y suis pris à temps.

Un fait divers amusant, pour terminer ; il y a ici une petite filature qui occupe une centaine d'ouvrières ; celles-ci se sont mises en grève et ce matin elles ont défilé sous nos yeux amusés drapeau rouge en tête au chant de l'Internationale et de la Madelon ; elles ont accroché nos poilus, et depuis elles vivent en communauté avec eux autour de nos cuisines roulantes ; nos popotes en sont encombrées, elles boivent de bons coups, sont plus que gaies, font du chahut à la musique, manifestent à nouveau pendant que nos gars leur pincent les fesses, et ce soir tout va finir dans les granges. C'est la jeune France qui monte, et la guerre nous la fait jolie !

[5] [numérotation haut de page]

Je te disais plus haut que le moral était détestable en ce moment, par suite des grandes tueries de Champagne et des fautes lourdes qui y ont été commises. Je ne puis te dire comment se manifeste ce moral, car je manque de renseignements précis et sûrs. Mais je puis te donner une idée de la gravité du mal, en t'indiquant de source absolument sûre les remèdes qu'on applique en ce moment. 1° On porte les permissions à 20 %, et dans les gares on va s'organiser pour ne plus traiter
le poilu en vil bétail (rappelle-toi ce que j'ai vu dans les gares de Crépy, St
-Just, Clermont, Paris, etc.) ; cela,

c'est une concession trop tardive au poilu. 2° On donne l'ordre aux officiers
de ménager la troupe, de lui parler affectueusement, de lui bourrer le crâne par tous les moyens directs et indirects ; cela vient trop tard et la plupart d'entre eux manquent d'autorité et de sympathie pour bien remplir ce rôle. 3° On crée, en grand secret, des sections de discipline pour les fortes têtes, et on choisit pour les commander des cadres spéciaux. 4° On retire à certains condamnés militaires le sursis dont ils avaient bénéficié


jusque là, et on n'en accordera plus guère de nouveaux. 5° On a abrogé en secret le 8 juin, le droit de recours en revision ou en grâce pour certains militaires condamnés à la peine de mort ; cela permettra de fusiller séance tenante ; le public n'en sait rien, et ceux qui devraient protester se taisent. 6°On fait garder les gares militairement, et nous avons l'ordre de prêter main-forte à tout commissaire de gare qui nous le demandera. 7° On place dans les trains et dans les régiments “des moutons”, c'est-à-dire des policiers déguisés en poilus, munis d'argent, qui font boire et causer, et qui ensuite dénoncent les naïfs exaspérés ; nous avons fourni des gens pour cette jolie besogne.

J'arrête mon énumération ; comme elle ne comprend que des faits, et des faits certains, tu peux juger de la situation vraie, et tu peux la comparer à celle que les journaux vous peignent, pour en déduire le crédit qu'ils méritent. .– Que penser de tout cela? Ou bien on réussira à rétablir la confiance et la discipline,
mais ce sera long et extrêmement difficile.
Ou bien on " "
y

[7] [numérotation haut de page]

réussira mal,
et notre armée tombera peu à peu dans l'impuissance et le désordre ;
bien heureux encore, si elle ne s'effondre pas dans un immense mouvement
de colère folle qui briserait tout et nous obligerait à traiter à des conditions honteuses. Espérons que cela nous sera épargné et que le bon sens reprendra le dessus ; mais ceux qui nous ont amenés là sont des criminels, et comme on ne cherche qu'à faire le silence sur eux pour leur assurer l'impunité, on aggrave encore les fautes et les conséquences.

Je t'ai dit toute ma pensée, à toi seule, sachant que mes confidences sont bien placées ; évidemment tu ne répondras à cette partie de ma lettre qu'avec la discrétion nécessaire. Elle t'aidera à comprendre pourquoi les Boches attaquent nuit et jour en Champagne, sans but apparent et sans faire de conquêtes sérieuses ; ils savent, par nos prisonniers, la vérité que je viens de t'esquisser ; et à force de marteler cette partie du front, ils veulent aggraver le moral de notre armée, la briser et la décourager. Voilà, à mon sens, le vrai but de ces attaques que nos critiques


mili... pas comprendre ; les Boches ne sont pa… on voudrait nous le faire croire.

Mon messager m’attend, il me faut clore ; je n’avais d’ailleurs plus grand chose à dire.

Je t’envoie toutes mes caresses les plus tendres, que tu partageras avec les enfants.

Jean

Jean Déléage

Louise Déléage

André Déléage

Maurice Déléage

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