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Transcription :


Mercredi 24 Janvier.


Ma petite Louise,


Je m’ennouie : pas de journaux ce soir, et surtout pas de lettre ; au-dessus de ma
tête, le silence complet ; l’esprit ne sait à quoi se prendre. J’ai beau me répéter
que dans 6 jours, à pareille heure, j’approcherai de la gare ; cela ne suffit pas à
me secouer, c’est encore trop loin.


Il fait un temps splendide depuis 3 jours : un grand soleil fait étinceler la neige,
et donner
des formes et des aspects étranges aux mille débris du
champ de bataille ; hélas j’en jouis peu : il faut grimper dans l’observatoire,

s’entendre rappeler à chaque instant par les papiers, et
surtout choisir un moment calme.


La canonnade se calme un peu dans nos parages, mais les avions boches s’en donnent à






cœur-joie et paraissent se moquer des obus qui éclatent autour d’eux. Nos arrières
sont plus maltraités que nos lignes, et nous y perdons plus de monde qu’en tranchée
; ce sera de plus en plus une conséquence de la profusion des gros canons à tir
rapide : il faut s’incliner comme devant l’inévitable…


Peut-être n’aurons-nous pas très longtemps à nous incliner ; Wilson insiste, affirme
que la paix s’est rapprochée, et s’efforce visiblement de trouver un terrain
d’entente pour tous les belligérants. Lui, qui est admirablement renseigné et peut
être sollicité en secret d’intervenir, n’affirmerait pas cela s’il n’avait de bonnes
raisons. La lassitude est d’ailleurs extrême partout, et je croirais très volontiers
qu’on a peur, au fond, du prix effroyable des prochaines offensives. Autour de moi,
les derniers tenants de la victoire (l’aumônier entre autres) perdent confiance, et
admettent que la






formule « ni vainqueur ni vaincu » pourrait bien être la seule just
possible, sinon la seule désirable.


Pourtant je suis un peu surpris par l’accueil poli mais foncièrement hostile que
toute notre presse fait au message Wilson ; est-ce le bluff systématique qui
continue, ou bien nos journalistes croient-ils encore qu’on réduira les Boches par
les armes ? tant de machiavélisme ou de naïveté peut étonner.


As-tu lu l’article de tête de l’Œuvre d’aujourd’hui ? Y as-tu retrouvé les idées et
les impressions que nous échangeons depuis un an ? Leur en a-t-il assez fallu du
temps aux Parisiens pour y voir un peu clair ! leur esprit les rend-il assez bêtes ?
Et dire que ce sont ces gens qui donnent le ton au pays, qui montent la garde devant
l’opinion publique !


Je vais revoir la lumière du jour un peu plus tôt que je pensais. Si rien ne se met
en travers de mes projets, j’espère arriver à Paris






dans la nuit du 30 au 31, mais les trains ont par ici de tels retards que
je n’ose me fixer une heure : mettons entre minuit et 6 heures ; dans la matinée,
j’irai rue de Grenelle, et si j’ai pu voir mon homme je partirai de la gare
d’Austerlitz à 15 heures pour t’arriver vers 20 ou 21 heures ; s’il me faut
retourner après déjeuner, il ne me restera qu’un train de nuit qui me ramènera au
bercail à 23 hres, ou le 1er février à 2 heures. Surtout garde-toi d’une déception au
sujet du résultat de ma visite : moi, je n’en attends rien. Je n’y vais chercher qu’une assurance contre les risques de regrets.


Les 6 jours qui me restent seront très occupés et même affairés ; ne soits
pas surprise si mes lettres arrivent mal, et n’en tire aucune
déduction inquiétante : c’est moi qui te l’affirme.


Bonne nuit ; fais de jolis rêves, en attendant que je te tienne compagnie. De bien
tendres bisettes à mes fils.


Jean



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