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Transcription :


Jeudi 11 Janvier [1917]


Ma chère petite Femme,


Il ne se passe rien, ici, qui mérite d’être dit ; le temps reste, dans l’ensemble,
passable, et par conséquent l’etat de nos boyaux s’améliore un peu ; cette question
de temps qui doit, à distance, te paraître bien secondaire, reste pour nous
primordiale. Les Boches tirent moins sur nous, si bien que nous ne perdons
personne ; ce sont plutôt les nôtres qui ont repris les « tirs d’epouvante » : une
cinquantaine d’obus de 75 qui partent en une dizaine de secondes à des intervalles
très irréguliers, si bien qu’on n’a pas le temps de s’abriter si la nappe d’éclats
s’abat sur vous.


Très loin à notre gauche, on entendait depuis 2 jours une grande canonnade,
comparable à celles de cet été ; les journaux ne tarderont pas à nous fixer sur ses
résultats.


On a toujours pas mal à faire, on ne se couche guère avant minuit, et on dort quand
on peut. Pourtant la santé reste excellente ; on mange




passablement, et en tout cas chaud ce qui est l’essentiel.


Les journaux sont presque vides, depuis q.q.
jours, et les rares nouvelles qu’ils apportent ne sont guère réjouissantes. Les
Grecs continuent à se moquer de nous et continueront malgré le dernier ultimatum, à
moins qu’on ne se décide enfin à employer des moyens suffisamment rapides et
énergiques ; mais la rapidité et l’énergie ne paraissent guère être dans les
méthodes de l’Entente. – Les Russes et Roumains continuent à se faire battre avec
une persévérance qui confond ; les journaux voudraient bien, à ce propos, nous
parler du repli stratégique ; mais l’argument est si usé et déconsidéré,
qu’ils leur faut convenir que cette longue suite de défaites est
triste. – Reste la conférence de Rome ; si on néglige, et pour cause, l’optimisme
officiel des journaux, une seule conclusion reste : l’Italie marchait mal, et on a
tenté de la ramener à une notion plus droite de la coopération militaire et
diplomatique. Quant aux résultats qu’on nous




fait mystérieusement entrevoir, soyons patients et circonspects ; surtout pas
d’illusions.


Quant à la paix, je la crois décidément enterrée pour un temps ; inutile d’ajouter
que cela me navre. J’ai beau réfléchir, et examiner de près les arguments des
augures de la victoire, je n’aperçois pas ce que nous pouvons gagner à continuer la
lutte ; celle-ci deviendra de plus en plus affreuse et meurtrière, par suite du rôle
grandissant des gros obus. – D’après Catherine, on a du pendant
q.q. jours croire à la possibilité de la
paix, car des marches d’obus auraient pour la 1ère fois contenu une clause
relative prévoyant l’annulation dans les 15 jours en cas de paix ;
est-ce bien vrai ? Il paraît aussi que le charbon manque à St Etienne même : l’Ecole professionnelle doit parfois fermer ses ateliers.


Décidément tout cela n’est pas gai ; on va vous « doter » de la carte de sucre : ce
sera encore une jolie comédie pour les ménagères ; et les permissionnaires, qui leur
remettra leurs rations de sucre ? il me faudra vivre, en cela, aux crochets de ma
femme




pendant une semaine, et le moment approche peu à peu de cette vie !


Tu as lu la suggestion de France : demander un rappel à mon poste ; il n’y va pas de
main morte mon beau-frère, et je m’étonne qu’il n’ait pas aperçu l’inconvenance et
l’inutilité d’une pareille démarche ; je ne commettrai jamais cette gaffe qui me
suivrait et me pèserait toujours. Quant à passer à Paris, j’y pense mais n’arrive
pas à me décider.


Tes locataires vont partir à la fin du mois, et tu as des gens sous la main pour les
remplacer, après t’être assurée que cela ne froissera pas Mme Gravière. Tu as raison d’exiger 125 francs au moins : les mobilisés à
l’intérieur ne sont pas intéressants, et le coût de la vie augmente pour tout le
monde. En même temps, ne pourrais-tu louer sans fournir de linge ? avec l’usure
intensive de ton linge depuis 30 mois, tu n’auras plus que des loques après la
guerre , et il te faudra remplacer à des prix invraisemblables. Qu’en
penses-tu ?


Reçois pour toi et mes fils mes plus tendres caresses. Jean



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