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Transcription :


Mercredi 3 Janvier 1917.


Ma chère petite Femme,


Maintenant que la besogne est terminée, que presque tout mon personnel et mon
matériel sont en route, je puis penser à ma petite Lou ; cette nuit, à 2 heures, je
prendrai à mon tour le chemin boueux et noir qui conduit au grand trou, et ce sera
l’heure la plus tranquille de toutes, de façon à arriver sans incident.


Je monte avec des musettes rebondies de provisions ; en recevant ta lettre, Claudia a
eu un pleur de pitié, et elle s’est abattue sur ses ficelles comme la misère sur le
pauvre monde ; aussi viens-je de déficeler 3 paquets d’elle : quartier de dinde
rotie, fromages de chèvre, raisins, etc ; tout cela sans préjudice de ses envois
précédents. Tu vois




bien qu’elle mérite d’être secouée avec une vigueur redoublée, cette chère bonne
sœur ! La conclusion pour toi, c’est qu’il ne faudra pas t’en faire au sujet de mon
estomac.


J’ai reçu tout à l’heure ta carte ta carte envoyée le 31 décembre ; toute
courte qu’elle est (et ce n’est pas une reproche), elle a été la bienvenue. Je
suis un peu surpris que Villetard parte au front ; le sort qui l’attend est
incertain, ce sera affaire de veine ; s’il est affecté à une unité d’étapes, il aura
la vie relativement douce et à coup sûr sans risque ; mais s’il est versé à un
bataillon de travailleurs dans un secteur tapageur, son existence ne sera rien moins
qu’enviable et il ne tiendra pas longtemps. Nuit et jour, à 2, 3 ou 4 Km
des lignes, il fera nettoyer des boyaux, porter du
barbelé des rondins, etc. eux
Les territoriaux qui sont derrière nous ont parfois plus de misères que
nous ; et ces pauvres vieux, tout blancs, écrasés de fatigue et de misère, font
parfois pitié, même à des




gens endurcis à la pitié comme nous le sommes ; sans compter qu’ils paient chaque
jour leur sinistre tribut aux obus.


J’ai relu plusieurs fois vos lettres de bonne année ; bien qu’elles ne renferment
rien d’inattendu, elles m’ont été bien douces ; je vous en remercie du fond du
cœur ; toi et mes chers petits. André a un très bon bulletin trimestriel, dont je
lui fais tout mes compliments ; il va de soi qu’il achètera son ballon pour le
foot-ball quand il voudra. Maurice a également obtenu un bon classement, je suis
très satisfait de son travail et de ses résultats. Tu les embrasseras tous deux
bien fort au nom de leur heureux papa.


A moins d’imprévu, je compte toujours partir en permission entre le 10 et le 15
février. Peut-être aurais-je pu gagner un tour (12 jours), si je n’avais reçu une
curieuse requête, fait présentée par un de mes bons camarades, le marquis
de C… (très




authentique) ; il désirait infiniment avancer son tour, pour une raison excellente,
mais qu’il n’osait formuler ; après bien des circonlocutions et des points de
suspension, il m’a avoué que la marquise est réglée comme une horloge et qu’elle
devient absolument indisponible à date fixe ; deux fois déjà il a trouvé guichet
clos, et cette fois il n’a pu se retenir de me le dire. Pouvais-je refuser ?
n’aurais je pas été un mufle ? Mais, dis donc Petite, si ça allait vous porter
guigne ?


Avant-hier, j’ai envoyé 3 illustrés à mes fils, et 1 N°

assez polisson de la Vie parisienne à ma Lou pour la achever de la tirer
du noir ; le petit bonnet et la courte culotte sont bien folichons, saurais-tu en
faire autant ? Nous verrons.


Tu vois que j’ai l’esprit bien tranquille et l’honneur plutôt gaie. Fais de même.
Et reçois mes bien tendres caresses, sans oublier d’en distribuer à mes fils.


Jean



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