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Transcription :


Dimanche 31 Xbre
1916.


Ma petite Louise,


Je crois que tu m’oublies un tout petit peu ; mais comme ce sont les vacances qui en
sont cause, je n’insiste pas. Je n’ai rien reçu depuis 3 jours, et la dernière fois
ce n’etait qu’un mot pour attendre ; tout à l’heure le vaguemestre m’apportera sans
doute une longue épître. (Le vaguemestre n’a rien apporté de toi, ta lettre a
du prendre une fausse direction : cela arrive quelquefois)


Nous continuons à nous soigner ; hier soir, nous nous sommes régalés d’un superbe
faisan de Sologne, et on a terminé la soirée par une longue manille. Aujourd’hui,
nous aurons les largesses de la Princesse : jambon, mousseux et gâteaux ; on ne
s’ennuiera pas ; on tâchera d’enterrer cette vilaine année sans trop de mélancolie,
en espérant fermement que la prochaine s’achèvera mieux et nous apportera la paix
avant d’approcher de sa fin.


Chez nous, absolument rien de nouveau ; notre vie




va son petit train. On relève les mineurs jusqu’à 34 ans ; il le faut bien,
puisqu’on manque de charbon. On se décide aussi à envoyer au feu les brancardiers et
infirmiers des corps d’armées et des divisions ; il y avait là des jeunes gens,
toujours loin des lignes, qui avaient vraiment la part trop belle. C’est donc une
injustice qu’on répare ; mais en même temps on en perpétue une autre : les curés
brancardiers ou infirmiers conservent leur emploi ; personne n’arrive à comprendre
pour quel motif tous ces célibataires sont tenus à l’abri du danger, tandis que des
pères de familles plus âgés iront se faire tuer à leur place. Cette faveur est un
énorme scandale, dont on se souviendra à l’occasion. On continue aussi à renvoyer
des métallurgistes sur les usines de l’intérieur ; là aussi, il y a nécessité de
produire davantage. Mais qu’ils ont donc de la chance ceux que leur profession ou
leur métier permet de ramener à l’intérieur ; on ne peut pas




dire que c’est une injustice, mais c’est une inévitable et lourde inégalité qui
s’ajoute à tant d’autres. La guerre n’est faite que de cela.


Après une journée de travail bien remplie, je suis un peu mélancolique en cette fin
d’année, en pensant à tous nos espoirs qui se sont successivement envolés.
L’offensive de la Somme, puis l’intervention roumaine avaient fait espérer une
prompte victoire qui l aurait honorablement terminé la guerre et permis
de rentrer chez soi au début de l’hiver ; les Boches ont triomphé de cette double
épreuve, et nous voilà encore dans les bourbiers. Récemment l’invite de nos ennemis
et la démarche des neutres avaient ranimé les espoirs d’un arrangement ; mais la
réponse des alliés, que je viens de lire, détruit presque cet espoir, ou tout au
moins l’ajourne à une date inconnue de tous ; il faudra boire le calice jusqu’au
fond, et il deviendra de plus en plus amer.




Quelques consolations se dégagent pourtant de cette triste année. Elle n’a pas été
très penible pour moi, et rarement dangereuse ; ma santé reste intacte ; ma petite
situation militaire n’est pas dépourvue d’avantages, et elle va se consolidant. A la
maison, il ne s’est rien passé de grave et de fâcheux : pas de maladie sérieuse, pas
de pertes, pas de misère ni même de gêne ; nos enfants continuent à nous donner les
plus légitimes espérances ; ton adaptation à la situation actuelle est solide. En
somme les choses auraient pu se passer beaucoup moins bien pour nous, ou plus mal
si tu préféres ; il n’y a pas de raison pour qu’elles se passent autrement cette
année, et cela est reconfortant. D’ailleurs comme nous savons pouvoir compter l’un
sur l’autre absolument et en toute circonstance, comme notre affection mutuelle se
rit de la guerre d’usure, on se sent calme et paré pour toutes les éventualités :
rien au monde ne vaut cette tranquille et douce certitude.


Grâce à elle, je t’envoie mes tendres caresses pour toi et nos chers Petits.


Jean



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