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Transcription :


Vendredi 29 Xbre


Ma Chère Louisette,


On est en train de se nettoyer, et ce n’est pas un luxe, tant la capotte les
chaussettes et les guêtres étaient recouvertes d’un épais enduit de boue ; je viens
de me laver la tête, ce soir je changerai de linge, et je serai propre comme un sou
neuf ; tu vois qu’en s’en donnant la peine, on arrive tout de même à se tenir en
état.


Et puis on se repose, car les papiers ne sont pas trop encombrants ; on dort bien, et
chaque fois presque un tour de cadran ; enfin on retrouve de la cuisine à peu près
propre et appétissante. D’un mot, on se refait en vues de la prochaine décade de vie
souterraine.


Ton colis est arrivé hier en bon état, je l’ai immédiatement mis dans une boite de
fer à cause des souris ; il me suivra au trou, et suffira pour les 10 jours ; vers
le 10, je t’écrirai pour en demander




un autre s’il y a lieu. – Claudia m’a envoyé un superbe cake aux fruits ; mais faute
d’un emballage suffisant, il est arrivé en miettes, et je n’ai eu d’autre solution
que de le mettre immédiatement sur la table commune, où il a été le bienvenu.


Voilà mes petites « histoires » racontées ; on est bien tranquille ; ma santé est
parfaite, je suis très calme, plutôt gai. Comme je ne me fais pas d’illusions, je
n’ai plus de déception : c’est un excellent régime moral.


On parle beaucoup de la paix parmi nous, mais on ne l’a croit pas prochaine ;
visiblement, les Alliés n’en veulent pas, pour l’instant du moins, espérant sans
doute obtenir de meilleures conditions dans q.q.
mois. Ont-ils raison ? Je ne le crois pas, car je cherche en vain les raisons qui
pourraient modifier la situation militaire à notre avantage ; sans doute, les
Anglais et nous fabriquons de grosses quantités de matériel, mais les Boches et
leurs alliés ne restent pas inactifs ; et il est fort probable




que les grandes tueries du printemps prochain ne donneront guère de résultats
militaires. Faut-il croire, comme on recommence à le dire, que les Boches crèvent la
faim et la misère, et que cela amènera leur capitulation ? c’est un vieil air, qu’on
nous a déjà joué bien des fois, et auquel je n’attache pas l’importance que certains
voudraient lui donner à nouveau. Cela c’est l’argument des impuissants et des
entêtés ; je croyais qu’on avait fini par abandonner ces mauvaises méthodes de
bourrages : voilà qu’elles refleurissent !


Faut-il croire qu’il ne restera rien des tentatives actuelles de paix ? Ce serait
trop dire ; les peuples, et surtout les poilus de toute nationalité, auront une
amère déception, et sauront que la paix eût été possible si les gouvernements
belligerants y avaient apporté plus de franchise et les neutres plus d’à-propos. Ils
se diront que le coup, raté aujourd’hui, peut réussir demain, puisque tous les
peuples en ont plus qu’assez. Cette espérance




leur sera déjà douce. Et puis, qui sait ? il se pourrait encore que les 2 groupes
opposés se conduisent comme de vulgaires maquignons en foire : tous deux bluffant
pour tromper l’adversaire, mais au fond bien décidés à aboutir ; en ce cas, les
énormes préparatifs actuels ne seraient qu’un grand moyen de chantage. La situation
est si obscure, l’avenir proche si incertain, qu’on peut envisager toutes les
hypothèses.


Le mieux, ainsi que je le disais plus haut, c’est de n’espérer rien et de s’attendre
à tout ; c’est un peu dur à se mettre dans l’esprit ; mais quand on y est arrivé, on
se trouve dans un état de calme et d’équilibre très agréable.


La-dessus, je te charge de mes meilleures caresses aux enfants, et t’envoie mes
baisers les plus aimants.


Jean



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