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Transcription :


Jeudi 21 Décembre 1916.


Ma Louisette,


Je viens de prendre l’air un instant dans ma tranchée, entre 2 énormes murs de terre
qui ont des profils invraisemblables et des
proportions inusitées

Et maintenant je viens bavarder un brin avec ma petite Lou.


Elle était bien triste dimanche, ma petite Lou, quand elle m’a écrit la lettre que
j’ai reçue hier ; je le comprends, je m’y attendais. Mais je m’attends aussi à ce
que son énergie ait vite raison de cet accès de tristesse ; nous en avons vu bien
d’autres, n’est-ce pas ? et personne ne peut dire quand ce sera la dernière. Il faut
donc réagir, vite et ferme. Sinon, tu sais, je regretterais presque mon mouvement de
franchise, et à l’avenir je serais plus circonspect ; or tu m’as promis de mériter,
par tont courage, de savoir exactement la vérité ; je tiens ma
promesse, à toi de tenir le coup.


D’ailleurs le coup n’a rien de bien grave, si on regarde les choses de près. La
montée en ligne est




un peu dure, les boyaux sont sâles, le temps est toujours mauvais ; mais une fois
arrivé dans ma demeure souterraine, je brave tout : les boches, les marmites, la
boue et le mauvais temps. Si tu savais comme les poilus sont malheureux en
comparaison de moi ! et comme tout est relatif, je me trouve presque heureux. Tu me
diras encore que notre cuisine est sâle et irrégulière, mais qu’est-ce que cela
quand on est robuste ? Les maux de tête ont cessé, grâce à de plus fréquentes
visites au plein air, le ravitaillement se régularise, et je m’habitue à tout. Puis
tu m’annonces des gâteries pour les prochaines fêtes, elles seront les bienvenues
et je les croquerai comme un gosse. Pour un peu plus, je taperais Claudia pour mon
1er janvier.


Voilà donc qui est entendu : la vie est encore acceptable, et il ne faut pas la
gâcher tout à fait par notre état d’esprit.


Je t’ai déjà dit, je crois, que nous occupons l’ancienne première ligne boche ;
depuis notre ligne a été portée à 800 mètres en avant




environ. Je reste toujours stupéfait de l’enormité du travail fait par ces
gaillards-là, de leur caractère pratique, de leurs proportions colossales ; songe
qu’il s’agit d’une 1ere ligne, où l’on ne fait d’ordinaire que
peu d’installations. Grâce à ces abris, ils perdaient peu de monde, et conservaient
leurs troupes en bon état. Une autre chose me surprend, c’est que ces vastes abris
n’aient pas été défoncés par nos gros obus ; c’est à peine si
q.q. plateaux ont cédé ; on a du y
prendre pas mal de Boches qui s’y croyaient bien en sécurité, car c’est le grand
inconvénient de ces sortes de forteresses souterraines placées si près de l’ennemi :
chez nous il n’y a absolument aucun abri en 1ere ligne, on les
construit un peu plus en arrière.- Maintenant, après avoir constaté de visu, je
comprends ce que disaient les journaux de cet été au sujet de la puissance des 1ere et 2ème
lignes de fortifications qu’on prenait aux




Boches ; ces descriptions n’étaient pas exagérées. T’ai-je dit, qu’au fond
de notre souterrain il y a une belle pompe à godets, fort bien placée, qui nous
donne en abondance de l’eau pure ! Nous, pour la monter jusqu’à la tranchée, nous
employons le moyen lent et fatigant des seaux à main : toute la différence des 2
méthodes est caractérisée par ce détail.


Ma lettre ne pourra partir avant demain soir et n’arrivera pas avant Noël. Faites un
Noël aussi gai que possible, régalez-vous un peu. Surtout que mes fils se reposent,
se soignent, de manière à faire disparaître tous leurs bobos avant de reprendre la
classe. André pourra sans doute jouer avec ses camarades, mais il faudrait que son
rhume fût à peu près passé. Je crois que le grenier va recevoir de fréquentes
visites : on m’a promis de ne pas toucher aux fenêtres.


Allons, à bientôt de meilleures nouvelles que les dernières ; mes plus tendres
baisers à ma chère petite maisonnée.


Jean



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