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Transcription :


Vendredi 15 Xbre 1916.


Ma petite Louise,


Deux jours de suite, je t’ai écrit de petits mots ; aujourd’hui je reprends le fil un
peu plus longuement.


J’ai retrouvé un gros village où j’avais cantonné pendant la 1ère
quinzaine de juillet ; quoiqu’assez près du front, les obus l’ont laissé intact ;
même l’église, haut perchée et sans doute importante au point de vue militaire, n’a
pas reçu une seule égratignure. J’en conclus que les 4 derniers mois ont été très
calmes " " par ici. Je ne suis pas mal logé : une couchette
de paille sur treillage dans une pièce bien close ; d’ailleurs le nombre de ces
couchettes est maintenant considérable sur tout le front, et grâce à elles on dort
bien ; leur seul inconvénient, c’est de conserver soigneusement les parasites des
occupants successifs ; pourtant j’en reste encore indemne. Parmi mes copains, j’ai
un galeux qui vient d’être évacué, et un pouilleux qui fait toujours lit de milieu ;
j’attends mon tour.


Mon notaire vient de rentrer de permission, et comme c’est un garçon très réfléchi,
j’écoute attenti-




- vement ses observations et réflexions. Les voici ; d’abord le moral de l’intérieur
baisse d’une manière effarante pour plusieurs raisons : déception profonde
consécutive aux défaites roumaines et aux évènements grecs, gêne dans
l’alimentation et crainte de privations prochaines, peur d’une mobilisation civile
éventuelle, peur du retour des poilus dont l’etat d’esprit violent pourrait
engendrer des troubles. Puis la mortalité est énorme chez les vieux, par suite du
surmenage et des soucis. Par contre, les jeunes ne veulent plus d’enfants, la
natalité tombe à rien ; les maladies vénériennes se répandent dans les campagnes :
son beau-père (médecin) a eu 3 cas à soigner en 2 jours. Voilà l’impression modérée
qu’il nous rapporte des campagnes du Morvan. Je me garderai bien d’y ajouter mes
réflexions personnelles.


Tu as lu - avec une pointe d’émotion probablement - l’invite à la paix qui nous est
faite officiellement par les Boches. Comme moi tu sais qu’il n’en sortira rien pour
l’instant, et qu’il




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n’en peut rien sortir quels que soient les hommes qui dirigent nos affaires ; le
fruit ne paraît pas mûr aux dirigeants alliés, et peut-être en effet ne l’est-il
pas ; nous aurons certainement une campagne de printemps, peut-être davantage. Je
t’affirme cela carrément, parce qu’il ne faut pas te bercer d’illusions.


Pourtant la tentative boche aura des conséquences sérieuses, dont
q.q. unes ont été indiquées par la presse ;
de celles-là je ne te dirai rien. Mais il y en a une dont on ne parle pas, et pour
cause : c’est le trouble jeté dans l’âme des poilus. La plupart raisonnent d’une
manière un peu simpliste et se diront : ce n’est donc pas l’Allemagne qui veut la
guerre, ce sont donc nos dirigeants ? et tu devines quelle influence cette
conclusion aura sur eux. Ce bruit de paix les a profondément intéressés ; ils
étaient bien curieux à observer pendant ces 2 jours : attroupés, attendant puis
lisant avidement les journaux, gesticulant, discutant, criant ; ils etaient remués
jusqu’au fond. - Puis on va, je crois, commettre




une faute qui aggravera sérieusement l’influence fâcheuse que je note déjà ; les
gouvernements alliés vont repousser hautement et du premier abord les ouvertures
allemandes, sans demander à connaître les conditions des austro-boches ; ils ne
pourront donc pas dire avec précision en quoi ces conditions sont
inacceptables ; et alors, les ignorants et les mal-informés en conclueront que les
alliés refusent les conditions de paix quelles qu’elles
soient
. Si cette faute est commise, je crains qu’elle n’ait, sur le front
et à l’intérieur, des conséquences redoutables.


Le pire, c’est que le pays est maintenant profondément divisé sur cette question de
la guerre ; vois les séances de la Chambre ; Briand a eu 344 voix sur 600 députés,
il y a une huitaine, et c’etait déjà bien peu dans une question aussi vitale. Hier,
après les remaniements ministériels, il n’a eu que 310 voix, guère plus de la
majorité absolue, avec un déchet de plus de 30 voix. Les attaques personnelles ont
été très vives à la tribune ; évidemment l’union sacrée est morte à




[5] [numérotation haut de page]


la Chambre, et cela fera vite tâche d’huile sans le pays. Ce n’est pas gai, car on se
dit : si nous avons échoué pendant 28 mois de concorde, comment réussirions-nous en
quelques mois de discorde ?


Je note un autre fait - qui n’est peut-être qu’une coïncidence, mais une coïncidence
singulière ; depuis 2 ou 3 jours, nous ne recevons presque plus de journaux
indépendants, par contre les grands « bourreurs de crâne » foisonnent : Matin,
Journal, et tutti quanti. Comme les journaux nous sont vendus par l’armée,
nous ne pouvons lire que ce qu’elle veut bien ; j’ai parcouru le Matin
d’aujourd’hui : il est hideux de mensonges et d’impudence ; pour peu que cela
continue, je m’abonnerai à un journal de mon choix.


Si je te répétais ce que j’ai entendu dire au sujet de Brizon expulsé de la Chambre,
tu en serais surprise ; le moins que j’en puisse répéter, c’est qu’on lui fait bien
involontairement une enorme popularité parmi certains poilus, et qu’ici on répète
presque comme un




refrain sa fâmeuse phrase : « Nous les aurons, le million de morts, et les cent
milliards de dettes… » J’en suis moi-même suffoqué, sans d’ailleurs y attacher une
importance éxagérée, ni surtout immédiate.


- Je reviens à nos soucis personnels ; veillez bien à vos santés, car vraiment je
trouve que jamais un commencement d’hiver ne les avait tant éprouvées ; toi surtout,
tu me fais l’impression d’être peu résistante ; il faudrait voir s’il ne serait pas
possible d’y remédier par une alimentation à la fois plus légère et plus
substantielle ; pense à cela sérieusement. Le nouveau succès d’André me fait
plaisir, pour lui surtout ; et la visite de ce bon petit Galley ne m’est pas
indifférente.


Sur moi, rien à ajouter ; j’ignore combien de jours nous serons ici, et où nous
irons ; d’ailleurs je te rappelle que notre correspondance est impitoyablement
censurée, et qu’il faut prendre son parti de ce qu’on ne peut empêcher.


Là-dessus, je te prie de faire mes caresses aux enfants, et de recevoir mes bien
tendres embrassades.


Jean



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