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Transcription :


Lundi 14 Août 1916.


Mes Chers,


C’est presque à toute la famille que je dois répondre, puisque j’ai reçu hier une
enveloppe pleine de longues et affectueuses lettres.


J’ai d’abord lu avec grand plaisir la lettre de mon beau-frère qui me fait de mes
fils un portrait flatteur, et sans doute un peu flatté ; l’essentiel est qu’il les
gouverne facilement. Comment n’en serait-il pas ainsi ? il les promène, les fait
parler, s’intéresse à eux, s’occupe d’eux de toute façon. Je retrouve bien mon
Jean-Baptiste d’autrefois, toujours en quête de promenades à faire, de jolis coins à
découvrir, de longues excursions à organiser. S’il trouve à Mazilly toute la liberté
de mouvement qu’il désire, et s’il se plaît dans cette région, j’en serai très
heureux, car cela l’engagera à y revenir.


André m’a également écrit une lettre intéressante. Il se reproche de ne pas trouver
le




temps de penser suffisamment à la guerre et à moi, je ne le lui reproche pas, moi ;
tout ce que je demande à mon cher grand garçon, c’est de prendre beaucoup
d’exercice, c’est d’être heureux et bien portant, afin d’être en forme pour la
prochaine année scolaire. Je lui fais compliment d’abord pour avoir appris à monter
à bicyclette plus vite qu’on le pensait, et ensuite pour son habileté à la pêche ;
je ne pensais pas qu’il saurait, en l’absence de son grand-père, prendre les
goujons ! Le voilà, à ces 2 points de vue, définitivement classé parmi les grands.
Il me dit qu’il va se mettre à travailler ; c’est encore un bon sentiment dont je
lui sais beaucoup de gré ; mais une heure par jour suffit
amplement, seulement il faut travailler seul, sans distraction, avec
toute son attention ; mais vaut jouer que travailler
nonchalea
mment ; c’est chose entendue ?


La petite lettre de mon minet m’a fait autant de plaisir que les autres ; en voilà un
petit qui est heureux, et qui le dit ! Il est vrai qu’il a toutes les chances, avec
tous




les camarades de jeux déjà arrivés et ceux qui sont annoncés. Pendant ce premier mois
de vacances, il n’a pas oublié l’orthographe, car ce qu’il m’écrit est presque sans
fautes ; pourtant le mois prochain, il fera bien, lui aussi, de travailler une demi-heure par jour : pas plus ;
q.q. petites dictées et
q.q. opérations, c’est tout ce que je
lui demande.


Ma grande, je veux dire ma petite Louise, m’a également écrit 4
grosseslongues
pages la veille ; elle aussi est enchantée de ses vacances ; et même, elle
a comme un remord de son trop enviable sort, puisqu’elle me dit qu’elle n’abusera
pas, qu’elle ne se laissera pas trop dorloter, qu’elle continuera à prendre sa bonne
part des travaux du ménage : je luis fais crédit. Elle apprécie énormément les
services que son beau-frère lui rend, et evidemment elle n’a pas tort. Elle aussi va
rentrer à Bourges bien en forme - sans vilain jeu de mots d’ailleurs.


Et de ma grande sœur, on ne me dit rien ; se plaît-elle là-bas ? s’y
porte-t-elle bien ? y a-t-elle une vie suffisamment douce




et paisible ? C’est son fils qui m’a étonné par son habileté à la pêche ! Comme il a
l’air sérieux et déjà tout à fait jeune homme ! J’aimerais bien le revoir. Quant à
ma Jeannotte, j’espère bien revoir son écriture un de ces jours et lire le récit de
ses séances avec le chat et les lapins : ce beau sujet d’un conte en vers ne la
tenterait pas ?


Que vous dire de moi ? que je vais bien et que j’ai du temps à perdre ? que je
rêvasse souvent, et que c’est une mauvaise hygiène morale ? Nous restons au calme
absolu ; pas d’obus, presque plus d’avions, aucune perte pendant ces 5 derniers
jours ; on ne dirait pas que c’est la guerre ici ! Et pourtant, il faut bien
l’avouer, nous traversons une période de dépression ; tout le monde est triste, on
n’a même plus le courage de taper le carton pendant les veillées, on s’allonge de
bonne heure sur la paille, et en attendant que le sommeil veuille bien venir on
s’essaie à sonder l’avenir. - La raison de cet état d’esprit ? C’est qu’on ne peut
plus se faire d’illusions : la campagne d’hiver est maintenant une certitude. bien
des indices nous l’annonçaient que j’avais notés au fur et à mesure dans mes
lettres ; mais on voulait espérer que la dernière offensive donnerait
q.q. chose,




qu’elle nous décollerait au moins de ces tranchées, et que si on passait un autre
hiver en campagne ce serait loin d’ici, dans une lutte sinon de poursuite au moins
de demi-mouvement. Cet espoir s’effondre : il faudra piétiner encore un hiver dans
la boue des mêmes tranchées, sans un succès qui ranime les courages, sans une
certitude sur la date et la nature de l’issue. Voyez les journaux les plus
officieux : ils ne parlent plus d’offensive ni de progression, ils parlent
« d’accrocher » les 122 divisions allemandes de l’ouest, de les « maintenir »
lement ; et comme fiche de consolation, ils ajoutent que c’est
des Russes que viendra la décision. Peut-être, mais quand ? Une chose m’étonne :
c’est que, depuis 15 jours, le million d’Anglais qui est à notre gauche n’ait
presque pas donné signe de vie ; se prépare-t-il à un autre effort plus violent que
celui de juillet ? va-il porter ailleurs son principal effort ? Il reste encore 2
mois et demi de beau temps ; pourront-ils ou sauront-ils en tirer parti ? Attendons
encore ; mais vraiment je crois qu’il sera très difficile de




faire patienter l’armée et le pays pendant un an encore ; j’avais longtemps cru que
la situation financière, à défaut d’autres raisons, s’opposerait à la prolongation
de la guerre : c’est peut-être encore une illusion ; mais quelle peut-elle être,
notre situation financière, depuis un an passé sans emprunt ? pourquoi n’en
lance-t-on pas un 2ème qui doit être si nécessaire ?
craint-on un échec qui porterait un coup irréparable aux plans des Alliés ? Jamais
la presse ne soulève cette question, par ordre et par nécessité évidemment. - Par
contre, elle fait une campagne de « battage » très vive et très soutenue à propos de
nos moindres succès ; jamais on n’a autant « travaillé » le moral du pays ; est-ce
en vue du prochain emprunt, ou pour faire avaler l’amère pillule d’une 3ème année de guerre ?


Je m’arrête ; tout ce bavardage est inutile, il ne pourrait qu’assombrir un peu vos
vacances. Peut-être aussi vois-je les choses trop en noir, et cet accès de
pessimisme passera comme bien d’autres. Mais il est si bon de causer un moment à
cœur ouvert que




je n’ai pu retenir ma plume sur cette fâcheuse pente.


Après une période de chaleur lourde, la pluie arrive, une pluie lente et serrée ;
voilà qui va fournir un prétexte pour expliquer provisoirement notre immobilité.


A bientôt ; une ample distribution d’affectueuses embrassades.


Jean



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