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Transcription :


Dimanche, 6 août 1916.


Ma Louise,


Hier j’ai eu l’occasion, à propos d’une course de service, de visiter la petite
sous-préfecture voisine. De loin, elle est jolie, à cause de la multitude d’arbres
qui l’entourent et des pentes assez "
"
abruptes qui la portent;
mais de près, ce n’est qu’un Gien quelconque; avec la Loire en moins; une cascade de
vieilles petites maisons, un labyrinthe de ruelles plutôt malodorantes; seule, la
partie supérieure, bâtie sur le plateau du Santerre, laisse une impression d’aisance
et de vie. Il y a fort peu de civils, et les rares échantillons qui circulent dans
les rues laissent une pauvre idée de la race française. On ne voit guère que des
femmes, presque toutes commerçantes, et qui font des affaires d’or ; elles vendent
si facilement qu’elles en deviennent cyniques ; ainsi ma fruitière, à qui je
demandais le prix d’un melon, m’a répondu froidement : «Cela dépend de la tête
du


[Surplus]


P.S Envoie-moi un accusé de reception du tout le jour où tu
recevras.




client.» Et-elle disait vrai: devant moi un artilleur abondamment galonné a payé son
petit melon 6fr,50, tandis que j’emportais le pareil, pour
3 francs.


Impossible de dire ce que j’y ai vu, au point de vue militaire ; d’ailleurs ce n’est
pas intéressant.


Le beau temps continu, sensiblement moins chaud que précédemment, à souhait par
conséquent.


De la guerre, rien à dire ; il ne se passe rien devant nous, le calme absolu
persiste. Mais à notre gauche –immédiate ou éloignée on se bat presque sans arrêt ;
les gros canons ne se taisent plus guère et je t’écris au bruit des éclatements de
grosses marmites.-Ici l’opinion se répand de plus en plus que l’offensive
franco-anglaise est bloquée, qu’elle ne donnera plus grand chose, et qu’on fera
ailleurs de grosses diversions avant de la reprendre ; peut être Verdun est-il une
de ces diversions. Souhaitons que des évènements prochains donnent tort à cette
opinion que je ne partage pas entièrement.


L’affaire Hatier est terminée ; j’ai reçu hier une lettre d’acceptation
définitive,




accompagnée d’une résiliation sur timbre en double exemplaire ; les 1500fr.
me sont annoncés, je les attends aujourd’hui. Dès réception
de la somme, je renverrai un exemplaire à Hatier et t’expédierai l’autre avec les 2
bons à 1 an et les 75 francs d’intérêts.


Et je serai fameusement content de mettre le point final à ce débat qui tournait au
conflit ! Quant à toi, tu pourras occuper ton imagination à rebâtir ton ermitage ,
et bien peser s’il vaut mieux enfouir cette somme ou la conserver à toute fin
utile. Tout bien
[examiné], je ne suis pas mécontent de l’issue de l’affaire : pendant les 18
premiers mois de la guerre, je l’avais bien cru enterrée, et nos espoirs avec ;
elle a ressussité à l’improviste, et la demi-satisfaction qu’elle nous apporte est
encore bien jolie; qu’en penses-tu ? 1.500fr.
disponibles immédiatement, c’est chose importante en ce temps d’incertitude et
d’insécurité. C’est un cadeau que j’offre gentiment à ma petite Louise rose. Et pour
qu’il y ait vraiment cadeau, je te prie instamment de
prélever




un louis que tu emploieras à acheter tel objet que tu désires : parfumerie, bibelot,
colifichet de toilette ; ce seras, si tu veux bien mon cadeau de fête ; et quand
je dis un louis, c’est une façon de parler, car ce peut être aussi bien 1et1/2
ou 2 louis. Cet argent est le produit d’un travail supplémentaire,
une sorte d’aubaine ; j’ai bien le droit d’en distraire une petite partie pour
offrir un plaisir à ma tendre Amie; c’est chose convenue, n’est-ce pas?


-14 heures. Le courrier m’apporte ta bonne lettre du 4 courant, ainsi que le chèque
Hatier ; je lui envoie un exemplaire du traité, et je joins le 2ème à cette
lettre en te priant de le ranger. Sous peu, je t’enverrai ma correspondance ave lui
, pour me la conserver. En ce qui concerne l’argent, je vais ce soir si possible, ou
demain, le convertir comme je te l’ai dit, et tu recevras les papiers le lendemain
ou le surlendemain de l’arrivée de cette lettre.


Mes embrassades à toute la famille; à toi mes baisers les plus tendres.


Jean


P.S. Hou ! le vilain bébé rouge !



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