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Transcription :


Vendredi 4 Août 1916.


Ma Louise,


Te voilà maîtresse de maison « in partibus », ou presque ; tes gars sous la
direction de Jean-Baptiste, ton ménage partagé entre 4 femmes, que te reste-t-il des
soucis et des charges de la maison ? Décidément, tu as de la veine ; et si ces
vacances ne te font pas le plus grand bien, c’est que tu es vraiment réfractaire à
la bonne vie. Vous me raconterez comment s’est faite l’installation, et si chacun a
pu se casser sans trop de
difficultés.


Dans ta dernière lettre, tu me disais que tu te mettais un peu à toutes les
réparations ; et moi donc ? Je couche sur une vieille paillasse en crin végétal,
dure et plate ; hier, je l’ai emportée dans un pré, j’ai cardé cette herbe pendant 2
heures, et cette nuit j’avais une couchette acceptable. Aujourd’hui je vais me
confectionner un cadre : 4 planches clouées, 4 pieds, un treillage




en-dessous, et voilà un « meuble » solide. En outre, et surtout, je prends grand soin
de moi ; chaque jour je me douche, avec un matériel très simple : un seau en toile
pourvu d’une pomme d’arrosoir (don d’un comité anglais), de l’eau chauffée au
soleil, un hangar ouvert à tous les vents, c’est tout le nécessaire. Et ma foi,
c’est délicieux par cette chaleur torride. Il n’y a que les soirées qui sont
longues, car on ne peut se promener ; notre village, situé sur une hauteur, est vu
de tous côtés ; toutes les routes sont battues par l’ennemi ; aussi toute
circulation est interdite, et défense expresse nous est faite d’allumer de la
lumière ; si on veut passer outre et faire la manille, il faut d’abord tapisser
toutes les ouvertures de sacs à terre. Grâce à ces précautions, on a la paix,
jusqu’ici au moins ; car les gaz et les torpilles vont bientôt faire des leurs et
appeler de vigoureuses ripostes. En attendant cette « reprise », notre secteur reste
très calme, nous n’avons presque perdu personne ;




cependant à notre gauche, il y a des canonnades violentes, de véritables
« trommelfeuer » (voyez André) ; la dernière nuit encore, tout tremblait dans ma
bicoque. Notre principale distraction est de suivre les évolutions des avions ; il
sont constamment en l’air, vont et viennent au-dessus des lignes boches, sans
paraître se soucier des dizaines d’obus qui éclatent en même temps autour d’eux et
des milliers de balles que les mitrailleuses leur envoient ; hier soir, j’en ai
observé un pendant une heure ; il a mis tant d’obstination à survoler les mêmes
points, qu’après avoir dépensé vainement pour des milliers de francs de projectiles,
les Boches ont renoncé et l’on laissé terminer en paix sa reconnaissance jusqu’à la
nuit noire. Ne crois pas cependant que les aviateurs ennemis restent inactifs ; ils
sont moins audacieux que les nôtres et paraissent refuser le combat aérien très
souvent ; mais en cela, ils exécutent des ordres et suivent une méthode qui n’est
peut-être pas mauvaise, et ils font tout de même d’utile besogne.


Nous n’osons plus parler de la guerre




Qu’en dire qui n’ait été dit cent fois ? On ne comprend rien à l’immobilité
actuelle ; on ne s’explique pas que de gros préparatifs faits sous nos yeux restent
inutilisés ; on craint que nous ne soyons bloqués ici, comme les Boches le sont sur
la Meuse ; on se demande pourquoi le front d’attaque des Anglais est si restreint en
comparaison de leurs gros effectifs ; enfin on paraît attendre une violente poussée
en Champagne, faite surtout par les Angl Russes. Voilà les impressions
dominantes par ici : tu vois qu’elles n’ont rien d’original ni de dangereux - Notre
correspondance est plus que jamais censurée ; on punit, à juste titre, ceux qui
écrivent des renseignements d’ordre militaire ; mais on punit encore ceux qui
expriment des sentiments insuffisamment patriotiques, cela c’est nouveau et c’est
grave à mon avis ; car je croyais qu’on n’avait de compte à rendre à personne au
sujet de ses sentiments et impressions, à la condition qu’on remplisse effectivement
tout son devoir. Cette sorte d’inquisition me semble bien dangereuse et
génératrice de sérieuses difficultés : attendons-les venir.


Une large distribution d’affectueuses embrassades à toute la maisonnée ; un tendre
baiser à ma petite Lou.



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