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Transcription :


Mercredi 2 Août 1916.


Ma Louise,


Le mois passé je faisais les impairs ; ce mois-ci, ce sera les pairs. Cette remarque
te paraît un peu cocasse ? mais elle m’est utile à moi, car elle me permet de me
retrouver au milieu des jours, des dates et des quantièmes qui se brouillent parfois
dans ma mémoire.


Nous “revoici“ en ligne ; et pour y arriver, on en a sué une fameuse. Tu te rappelles
l’expression de ton père : la raie du … nous en servait de chenau ; heureusement que
je m’etais fortement allégé : c’est encore un avantage appréciable. Puis
l’installation au cantonnement a été tout un poème ; on m’assigne une baraque sans
porte ni fenêtre ; en pleine nuit il me faut marauder d’ici de là les objets
nécessaires pour clôre au moins en partie cette inhospitalière cambuse ; hier j’ai
continué le même exercice et maintenant je jouis d’un « certain » confortable.




Le village que nous occupons est à 4 ou 5 km des lignes,
donc à 7 ou 8 des batteries boches ; il offre donc une assez grande
sécurité. Ce qui il le prouve bien, c’est qu’il n’a pas été bombardé ;
à peine une cinquantaine d’obus mal pointés, autant dire rien. Je dispose par
surcroît d’une cave, creusée en pleine craie, avec un plafond d’au moins 2 mètres
d’epaisseur solidement etayé. Je suis donc parfaitement tranquille. On
s’approvisionne facilement, et la ville proche nous fournit tout ce dont nous avons
besoin ; il ne faut donc te faire aucun souci à mon sujet, et j’ajoute qu’il est
inutile présentement de m’envoyer un colis ; j’ai encore des fromages et des gâteaux
que Claudia m’avait envoyés. En somme : ne rien m’envoyer que ce que je demanderai
expressément.


Je mène la même vie que précédemment, très libre, très indépendante, pas trop
occupée, plutôt monotone. Il ne se passe rien ici, aucun mouvement de troupe
notable, aucun préparatif de grande envergure ; les routes ne ressemblent en rien à
ce que j’ai vu quelques kilomètres




plus au nord. Ce doit être un secteur passif, c’est-à-dire où le seul but est de
tenir. Pourtant la nuit de notre arrivée, il s’est passé à notre gauche une petite
action, courte mais violente ; de la hauteur où ns
sommes, on suivait très bien le combat : les 2 lignes de fusées blanches jalonnant
les tranchées adverses, les fusées rouges stimulant les artilleries, les fusées
vertes demandant un tir plus long, les longs éclairs des pièces boches, et par
dessus tout l’enorme fracas des éclatements, des déchirements. Je suis resté
longtemps à regarder et à écouter, ma pensée tournée vers ceux qui recevaient cette
énorme mitraille ; puis, le tintamarre ne voulant pas cesser, je suis allé m’etendre
sur la paille dont le canon ne m’a pas empêché de'
apprécier le moëlleux. - Depuis, je ne vois rien qui mérite d’être noté, sinon que depuis 4 ou
5 jours il fait une chaleur accablante ; si cela durait, ce serait à n’y pas tenir ;
mais déjà le vent d’ouest reprend peu à peu, et la température ne tardera sans




doute pas à se rafraichir.


Claudia et Jean-Baptiste m’ont écrit longuement, me disant leur joie des vacances
arrivées et leur impatience de monter à Mazilly ; ma lettre les y trouvera sans
doute, car ils t’arriveront probablement samedi 5. Réjouissez-vous bien, causez,
riez même ; que mon absence ne soit pas
une

cause de gêne ou de contrainte, car je ne suis pas à plaindre, ni moralement ni
surtout matériellement. C’est long, voilà tout ; mais ce n’est pas raccourcir
l’epreuve que de la souder chaque jour ; un peu de fatalisme : voilà, actuellement,
le summum de la sagesse.


Sur ce, embrasse très affectueusement la « grande » maisonnée pour moi, souhaite-lui
la bienvenue en mon nom. A toi mes tendresses.


Jean


X Suis a Marquivillers devant P



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