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Transcription :


Samedi 29 juillet 1916.


Mon « Bébé rose »,


Nous voici installés dans un nouveau «patelin», tout petit village non loin de
Montdidier, et qu’il est inutile de te présenter plus longuement puisque nous n’y
resterons que 4 jours ; quand tu me liras, nous serons de nouveau en tranchée, pour
une durée inconnue. Tu vois que j’avais raison de prévoir un repos très court,
excluant toute possibilité de permission ; et je crois bien qu’il en sera ainsi
jusqu’à la mauvaise saison, ou jusqu’à la paix ; à moins que nous ne soyons par la
suite rattachés à une autre armée ou transportés dans une région de moindre activité
militaire.


Nous avons ouvert boutique dans un coquet pavillon de chasse que 2 ans de guerre ont
bien délabré ; il y a de bonnes chambres pour les officiers et des écuries très
saines pour les chevaux, mais la troupe se loge où elle peut, sous la tente en
partie : comme installation de repos, c’est plutôt médiocre.




J’ai étalé ma botte de paille dans un grenier, où je dors d’ailleurs très bien, le
beau temps et la chaleur paraissant enfin revenus. Le ravitaillement est toujours
parfait, et sois bien convaincue que notre nourriture est franchement bonne : j’en
souhaite seulement autant à toutes les familles. J’ai pas mal à faire ces jours-ci,
car il y a toujours un certain nombre d’affaire à liquider pendant les périodes de
détente ; et d’ailleurs il est juste que je fasse en ce moment la plus grande partie
du travail, pour laisser souffler les secrétaires qui viennent de passer 6 semaines
en tranchée. Mon sort reste encore beau ; qu’il reste seulement tel jusqu’au bout !
Le régiment de Varriot nous a quittés depuis
q.q. jours pour aller, dit-on, tenter un
coup de main vers Chaulnes : depuis, plus de nouvelles. Les avions travaillent
toujours, nuit et jour, au-dessus de nos têtes ; hier soir, ils promenaient les
faisceaux lumineux de leurs projecteurs au milieu des étoiles ; un autre, chef
d’escadrille sans doute, jalonnait la « route » avec 2 beaux phares rouge et vert,
et toute la meute ronflante suivait pour aller porter




ses obus dans q.q. villages ou gare endormi ;
quel réveil pour les malheureux ! et quelle guerre ! pourtant, il y a là un tel
effort de science et d’audace que c’en est beau.


De la guerre sur notre front, je ne te dirai pas un mot, pour la bonne raison que
nous n’y comprenons rien, mais rien. Seuls les Russes continuent à faire de bonne
besogne ; mais la 3ème campagne
d’hiver reste toujours dans les probabilités.


Hatier finira par mettre les pouces : depuis que je lui ai délicatement mis le nez
dans ses « contradictions », il éprouve tardivement le besoin d’en finir, et
il m’envoie enfin un projet des résiliation acceptable. Seulement il
a essayé de terminer par une roublardise ; dans son projet il avait « oublié » un
point assez important, et prétextant un voyage urgent, il me demandait de répondre
par télégramme : tu vois le piège ; mais, de ma meilleure encre, je lui ai fait
« assavoir » que le télégraphe m’était interdit pour affaire commerciale, et lui ai
retourné son projet complété et amendé.




D’ici une quinzaine je recevrai probablement ses 1500 francs ; je les convertirai
immédiatement en 2 bons à bien, à ton nom (pour écarter tout risque), et te les
enverrai sans retard avec les 75 francs d’intérêts. Tu te chargeras bien encore de
ma caisse ?


Ta longue et gentille lettre du 26, arrivée hier, achève de me rassurer pleinement
sur vos santés, et sur celle de mon Minet en particulier. Ta « mine rose de bébé »
n’est pas pour me déplaire, tant s’en faut ; mais elle est bien loin de mes
lèvres ! Les nouvelles de Père et de Marie sont également les bienvenues, et
dis-leur bien que je suis content de les savoir mieux et satisfaits de leur séjour
avec vous.- Francisque m’a récrit ; tout va bien chez lui ; leurs misères sont
finies, pour l’instant au moins, mais les 32 ° à l’ombre
sont lourds à supporter. Il me parle d’une certaine lettre d’André qui fait leur
admiration ; moi, plus prosaïque, je flaire une collaboration intelligente.


A après-demain la suite ; et en attendant, mes affectueux baisers à toute la
maisonnée.


JDéléage



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