Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


FRAD071_53J6_09_0001

Transcription :


Mardi 25 Juillet


Ma Chérie,


C’est toujours le calme plat dans les alentours de mon « patelin » ; il ne s’y passe
rien. Mais je crois que ce calme va très vite prendre fin et que le grand chahut va
y commencer ; je me garderai bien de préciser davantage, même si je le pouvais.
Notre unité ne sera pas dans la danse, car elle a trop besoin de repos ; aussi
vais-je faire un nouveau bond d’écrevisse, pour ta plus grande satisfaction ; mais
ce bond sera court et tout provisoire.


Claudia m’a envoyé hier 2 colis d’un Kgr, tout chargés de douceurs bien choisies ; il
n’y a pas moyen de l’éviter : il me faut la secouer à nouveau, cette bonne et tendre
sœur. Et je me prends à penser : quel




dommage qu’elle n’ait pas un mari à soigner ! ce qu’il serait gâté celui-là !


Tu m’as offert, toi aussi, de m’envoyer un colis ; je veux bien, mais plus tard,
quand je te le dirai ; tu tâcheras de me préparer de bons croquets ou des
madeleines. Comme je n’ai rien d’intéressant à faire en ce moment, je pense aux
gourmandises, et je m’embête ferme. De permissions, il n’est pas question pour
nous ; d’ailleurs les repos sont trop courts dans notre région pour qu’on puisse
envoyer des séries de permissionnaires.


Je reçois ta lettre du 23 ; encore 4 pages ! décidément tu es plus en verve que moi.
Pour être de peu d’importance, les choses que tu me racontes ne m’intéressent pas
moins beaucoup et m’aident à suivre votre vie quotidienne. Je compatis




entièrement au chagrin du brave père Bussière ; c’est terrible de voir disparaître
ainsi son travail de l’année ! et parfois je me demande comment les vignerons
consentent encore à faire des vignes ; si on faisait le total de ce que le père
Bussière a gagné à travailler la sienne, on en serait étonné et presque
humilié ! pour nous le bilan est encore plus médiocre, mais il n’a qu’une importance
tout à fait secondaire. Je commence à croire que cette vigne usée, le coin ne sera
plus qu’une sapinière : il n’y aura d’ailleurs pas moyen de faire autrement.


En ce qui concerne la cousine Marinette, je suis bien surpris qu’elle désire quitter
l’enseignement ; évidemment tout n’y est pas facile ; mais on y trouve une sécurité
et une somme d’avantages qu’on chercherait en vain ailleurs. Et puis, je ne vois pas
du tout comment la gérance d’un bureau de tabac simplifierait la question de
l’éducation de ses filles. Au fond, ce qui doit la gêner, elle et toutes les
malheureuses jeunes veuves venues dans




nos écoles, c’est la perspective d’avoir à réussir au C.A.P., et de rester pourtant
des maîtresses de 2e valeur puisqu’elles n’ont ni B.S. ni
éducation professionnelle. Seulement il est infiniment probable que des règlements
nouveaux et des nécessités nouvelles atténueront ces 2 inconvénients. Quoi qu’il en
soit, si elle vous demandait avis, n’hésitez pas à lui conseiller fermement de
conserver son emploi au moins jusqu’à la conclusion de la paix ;
q.q. mois après on recommencera à y voir
clair. - Puisque ns parlons de malheureux, en voici un autre
exemple saisissant : un sous-officier du 295e s’établit libraire
à Châteauroux le matin même de la mobilisation ; au début, sa jeune femme,
sage-femme, fait aller les 2 commerces ; arrivent les couches et les imprudences,
motivées par la situation difficile ; la jeune femme y contracte une phtisie
galopante, et meurt en q.q. semaines ; ses
parents affolées font des bêtises, d’où saisie du mobilier pendant que
la morte attend encore son suprême refuge ; les 2 vieux vont mourir de chagrin, chez
eux en Vendée, et en 15 jours ils sont toisés. Pendant ce temps, le jeune mari est
tombé très gravement malade, de fatigue et d’émotions il n’a pas enterrer aucun des
siens ; enfin il sort de l’hôpital il y a 8 jours, rejoint le Régt, et monte



aux tranchées avant-hier ; cette nuit, il est hâché par un obus : je viens de le
voir, il est horrible. - Et voilà le bilan d’une famille… la famille Combeau. Si on
ne réagissait pas, on en serait tout déprimé.


Mes plus affectueuses embrassades à tous.


Jean



Aucun commentaire