Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


FRAD071_19160715_53J6_0718

Transcription :


Samedi 15 Juillet 1916.


Petite Lou,


La journée d’hier, la Ste Princesse, a
passé sans aucun incident pour nous ; d’ailleurs les corvées terrassements,
préparatifs de toute sorte ont continué comme d’ordinaire ; rien, absolument rien
n’indiquait que ce fût fête. Seule la rallonge mise au menu du soir a égayé la
première moitié de la nuit ; quant à la 2ème, elle a été remplie par une canonnade furibonde qui faisait tout trembler
: des gens qui se respectent ne finissent pas une journée de fête sans un peu de
tapage.


Les gens du pays ne sont pas à la noce eux ; ils sont littéralement coupés de
l’intérieur : à aucun prix on ne les autorise à quitter la zone de l’avant, et cela
crée des situations fort ennuyeuses ; leur ravitaillement est très difficile, huile
vinaigre sel sucre café leur manquent totalement, et je dois




rabioter d’ici de là pour approvisionner un peu la bonne vieille grand-mère qui me
loge. Il s’etablit peu à peu une sorte de communauté de vie entre civils et
militaires, nous faisons les jardins et donnons un peu de notre ordinaire, en retour
ou nous offre pas mal de petites commodités ; sauf de bien rares exceptions, civils
et militaires s’entendent parfaitement.


Ma bonne vieille a cousu très consciencieusement le petit colis que j’e t’ai expédié
hier par la poste, en franchise (chacun d’entre nous avait droit à 1 Kgr). J’y ai mis : 4 paires de chaussettes de laine qui
m’embarrassaient, 2 paires de bandes neuves à me surjeter sur les bords et que je
rapporterai dès que

j ’en aurai l’occasion, 1 bonne
carte de la région qui vous sera utile, enfin
q.q.abbr> photos d’avions prises dans notre
ancien secteur de l’Yser qui ne manqueront pas de vous intéresser à titre de
document et de souvenir.


J’aurais voulu y ajouter 1 presse-papier fait avec une fusée en cuivre de 109, mais
il pèse au moins une livre. L’enveloppe du colis pourrait




servir à nouveau, dans le cas où tu aurais des gâteries à m’envoyer : croquettes,
amandes, bicots pas durs-…Mais tu peux prendre largement son temps, «on ne la
pille pas».


J’ai reçu hier ta lettre du 12, et je ne songe pas du tout à te gronder des
q.q. irrégularités dans ta
correspondance : je te donne même toute mon absolution, en considération de tes
soucis de départ. "
"
J’approuve également tes petites «folies» de
chemisettes, cela t’aide à rester jeune de toute façon
à tous les points de vue, et je n’ai qu’un regret : c’est de ne pouvoir
un peu les admirer et …les chiffonner. Tu ne sais peut-être pas très bien comme
c’est long 3 mois de vie sans corsage fripon…dis?


Figure-toi que je me mets à jouer la manille comme un ponte ; nos après-diners sont
tellement vides, et les puces de nos couchettes si voraces, qu’on tape le carton
pendant des moitiés de nuit. Je suis en période de veine et plume ce brave Vaudoux
avec un esprit de suite un peu indécent ; seulement cet argent mal




acquis ne profite à personne, et quand la guigne s’attèlera après moi il faudra
préparer son porte-monnaie. Pourtant je vais rassurer ta vertu : les différences ne
dépassent jamais 3 francs par soirée, on reste honnête jusque dans ses
dérèglements.


Je n’ose pas dire que le temps se remet au beau, tant on craint de revoir la pluie ;
cependant le ciel est d’un beau bleu et l’air bien calme : je vous en
souhaite autant.


Mon bavardage est terminé : pas intéressant ? mais j’ai fait ce que j’ai pu.


Fais ma distribution d’embrassades bien affectueuses ; à toi mes tendresses, hélas
bien platoniques !


Jean


Au moment de clore, 4 lettres m’arrivent ; d’abord la principale, celle de mon André,
que j’ai lue la première et qui m’a fait une grande joie : le voilà 2ème] dans l’ensemble ; puis une très longue et toujours aimable
écrite par Francisque ; ensuite une plus câline, partie du Coteau ; enfin, la
barbe, je veux dire cette vieille canaille d’Hatier qui ergote et se dédit


comme un Auvergnat : je
lui répondrai plus tard, sinon je casserais les vitres.


Me voilà du pain sur la planche, je veux dire sur mon écritoire.



Aucun commentaire