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Transcription :


Mercredi 5 Juillet.


Ma petite Louise


J’ai reçu hier matin ta lettre datée du 2 courant ; la correspondance de
l’intérieur nous arrive donc régulièrement et très vite. Par contre le mouvement
inverse est complètement arrêté ; toutes les femmes de mes camarades se plaignent de
ne plus rien recevoir depuis le 26 juin, comme toi d’ailleurs ; c’est le retard
systématique qui se produit au début de chaque grande opération militaire, et dont
la durée peut atteindre 10 jours, exceptionnellement 15. Malgré le gros ennui que
cela cause aux familles, il faut bien reconnaître que cette précaution est
indispensable, et même qu’elle n’est pas assez rigoureuse ; car la nouvelle que tu
me donnes touchant Robert Birkel est fâcheuse : personne ne devrait savoir que le
8ème corps quitte le bois d’Ailly pour la région de
Compiègne, et cependant c’est maintenant le secret de Polichinelle ! Il n’en faut
pas plus pour faire échouer





une opération bien montée et rendre stériles de lourds sacrifices. Enfin ; le
Français est né si bavard ! sans parler de nos chères petites Françaises…


Et j’en viens sans plus tarder à ce qui t’intéresse le plus : rien, absolument rien
de nouveau en ce qui me concerne ; je mène à l’arrière la même vie paisible que
précédemment. On croit que nous allons prochainement faire un bond en avant assez
important, quand le travail sera assez avancé à notre droite ; mais ce ne sont là
que des racontars, des impressions de gens qui ne savent rien. Mieux vaut dire
franchement que, n’etant pas informés, nous ne pouvons rien prévoir.


Je suis trop loin de la bataille pour t’en dire des choses intéressantes. Quelques
détails seulement. Il y a tout près d’ici, un camp provisoire de prisonniers ; hier
ils étaient 1.200, pris le 2eme jour de l’attaque ; beaucoup ont
de 20 à 25, sâles et déguenillés, affamés et abattus, abrutis surtout par un
marmitage faramineux. Ils ne crânent pas, bien différents en cela des prisonniers
des premiers mois ; deux choses frappent en les voyant : leur joie d’avoir échappé
aux obus et aux




terribles «tiraillours», et leur désir d’avoir du pain. Ils appartiennent à une
division qui revenait de Verdun assez décimée ; on les avait placés ici pour les
faire reposer, et voilà qu’à peine en ligne ils reçoivent une avalanche d’obus qui
les écrase et coupe toute communication avec l’arrière ; aussi ne se sont-ils pas
presque défendus ; certains quittèrent leurs tranchées, les bras en l’air, dès que
les nôtres partirent à l’assaut : on n’eut qu’à les cueillir.- Il est exact que les
Boches ne peuvent plus monter leurs drachens ; hier, j’ai fouillé l’horizon à la
jumelle sans en apercevoir une seule tandis que les nôtres se
balançaient si nombreusesx qu’en de certains points
ils elles formaient comme
des grappes. De même, il y a plus d’une semaine que je n’ai pas aperçu un seul avion
boche. A ce point de vue encore, leur situation est donc mauvaise.- Hier, la journée
a été relativement calme ; mais vers 17 heures , la cannonade a recommencé, violente
et continue, et ce matin (9 heures) elle n’a pas encore cessé ;




Elle paraît venir de la direction de Chaulnes ; je serais bien surpris si les
communiqués d’aujourd’hui (lus demain) ne disaient rien de cette région.- Le bruit
court avec persistance que les nôtres ont occupé Péronnes : je te le donne comme un
bruit qui n’est pas invraisemblable.


Dans notre unité, peu, très peu de pertes ; pourtant le sous-lieutenant Beuzolin,
Instituteur à Vierzon, a été évacué hier pour blessure à l’œil (pas grave,
probablement). Un 2° sous-lieutenant, M. Bédru Instituteur à Bourges dont je t’ai parlé récemment, aurait aspiré
les terribles gaz, et, aurait maintenant des crachements de sang ; espérons que sera
bénin, mais ce genre de « blessure » est presque toujours mortel à plus ou moins
bref délai.


Et voilà tout ce que je sais de la guerre ; c’est peu, mais je hais tant les
« histoires » que je ne veux pas en conter.- André me dira un de ces jours s’il a
vendu beaucoup de sucre d’orge dimanche passé et s’il a su faire une bonne recette ;
le voilà qui s’enhardit, tant mieux ; plus qu’une semaine avant le départ, dis mon
Grand ? sois prudent en apprenant à monter à bicyclette, surtout dans les descentes
de Mazilly ! pense à notre ennui s’il t’arrivait un accident !


Toujours pas de réponse de Hatier.


Mes tendresses à notre chère maisonnée.


Jean



Je reçois à l’instant ta lettre du 3 ; vous avez le même mauvais temps que nous, et
ce n’est pas gai. J’ecris ce jour au Contrôleur des Directes par acquit de
conscience ; ne paie toujours pas. Après-demain une nouvelle lettre que tu recevras,
je ne sais quand.


Jean




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