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Transcription :


Lundi 3 Juillet 1916.


Ma Louisette,


Hier à midi ; en lisant les communiqués pour la journée du 1erjuillet, tu as du avoir une émotion ; tu as du
te demander si nous étions entrés dans la “danse“, où j’étais, ce que je devenais,
quel allait être mon sort. Pauvre petite Lou qui se sera fait du souci et du chagrin
bien inutilement ! Je reste où je suis, à paperasser vaguement, et sans aucun
surmenage ; notre secteur n’est pas encore atteint par la contagion de la bataille,
il ne s’y passe rien du tout ; on veille, on se tient sur ses gardes, et on écoute
ce que font les voisins. Car c’est à notre gauche, comme tu l’as probablement
regretté,constaté que la lutte a commencé et qu’elle
continue ; elle s’allume aussi à notre droite ;
nous englobera-t-elle aussibientôt?
c’est possible, c’est probable, ce n’est pas certain, et
surtout on ne peut prévoir à quel moment. D’ailleurs, si je reste aussi loin de la
ligne de feu, les risques sont infimes, et il ne faut pas s’alarmer.




Il ne faut pas, non plus, te laisser aller aux illusions faciles ; rappelle-toi que
toutes les offensives, même les plus stériles, ont débuté par la prise de
q.q. villages. Nous ne pourrons parler
de succès, je ne dis même pas de victoire, que si on arrive à reprendre
q.q. unes de nos grandes villes (Lille,
Cambrai, St Quentin Douai, par exemple). Il se pourrait
d’ailleurs que cette offensive apparente ne soit en réalité, qu’une puissante
diversion pour dégager Verdun où notre situation était devenue difficile ; ce n’est
là qu’une hypothèse mais elle n’est pas absurde ; et la véritable offensive se
produirait plus tard encore, à Pâques ou à la Trinité…. Notre presse va, très
probablement, faire beaucoup de tapage autour des premiers succès, dans le but de
réchauffer l’enthousiasme populaire puis tu verras que, peu après, on s’efforcera de
lancer un emprunt de quelque dix milliards. – Je souhaite me tromper, mais j’ai un
peu peur d’avoir raison.


Je pourrais te donner des détails intéressants sur ce que je vois et entends, sur
l’énorme travail qui s’accomplit dans ma zône ; mais cela nous est




formellement interdit, et il vaut mieux être prudent. Nous assistons - de loin - à
des cannonades d’une violence indescriptible et je pense aux malheureux qui
reçoivent cette avalanche de projectiles. Les avions travaillent jour et nuit ; les
Allemands n’osent plus monter leurs drachons tant on les leur descend vite : le
résultat c’est que leur commandement est aveugle en ce moment, et tu en sens
l’importance.


J’ai reçu hier ta lettre du 30. Ce que tu me dis des Birkel est bien
fâcheux, et je plains beaucoup ces excellents et vieux amis ; Lucile qui nous
paraissait une si belle fille, serait-elle ainsi menacée d’une aussi grave
opération ? tu me parles de trépanation, n’y aurait-il pas erreur ? Quant à ce bon
gros Robert, il va lui aussi être de cette “mitraille humaine“. Pauvres amis, si
gais d’ordinaire, l’avenir doit leur paraître bien noir !


Puisque tu emmènes ton vélo - et ce n’est pas une mauvaise idée - tu pourrais le
faire garnir de bons pneus en prenant les miens qui vont se fuser en restant si
longtemps




sans emploi ; il faudra emporter également le petit nécessaire aux réparations. Il y
a peut-être, dans le petit cabinet du grenier, une chambre à air neuve ; surtout, il
faudrait que ta roue arrière ait une bonne enveloppe et que ton frein sur jante soit
mis au point (cela est très important pour une région aussi accidentée que celle de
Mazilly).


Ta visite chez le Contrôleur des Directes sera inutile, les délais pour réclamations
étant ecoulés depuis longtemps ; en tout cas, tu lui auras dit ton mécontentement ;
pour le mieux marquer je te conseille de ne pas payer intégralement tes impôts, mais
seulement jusqu’à concurrence de l’ancien chiffre, ou même de ne pas payer du tout.
Tu sais que, au titre de mobilisé, c’est mon droit strict.


Pour ton bon à echéance du 28 juillet, tu pourras sans inconvénient le renouveler à 6
mois


Le colis de la St Jean est arrivé hier, et ce matin on a fait
honneur au succulent jambon ; demain, ce sera le tour de l’anana.


Une grosse bise à mes gars, à toi toutes mes tendresses.


Jean



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