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Transcription :


Mardi 20 Juin 1916.


Ma chère Femme,


Voilà que je recommence à être embarrassé pour remplir mon papier. J’en aurais
pourtant bien le temps et surtout bien le désir, car le moment passé en tête-à-tête
avec ma petite Louise est incomparablement le meilleur de la journée. Seulement que
lui dire, à ma Chérie ?


Hier nous avons eu de petites émotions ; un départ de permissionnaires, au taux de
5% ; devait avoir lieu ce matin de très bonne heure :
grande joie pour q.q. uns ! Mais, hier, le bruit
se répand que toutes les permissions sont supprimées dans ‘’notre’’ armée jusqu’à
nouvel ordre ; le bruit était bien fondé. L'interdiction était bien réelle, mais la confirmation officielle n'est arrivée que vers minuit : d’où des
heures d’impatience, d’incertitude, pour aboutir à une grosse déception. J’ai eu ma
déception aussi, car je comptais te faire porter une lettre tout à fait personnelle,
ainsi qu’un petit colis de




choses qui m’encombrent (chaussettes de laine, journaux, etc..). La censure est redevenue très sévère et il ne faut pas lui donner barre
sur soi : d’où mon regret de ne plus avoir de commissionnaire pendant
q.q. temps. - Cette suppression provisoire
des permissions n’est pas une surprise pour moi, pourtant elle en a fait tiquer
q.q. uns, qui ont cru y voir l’indice et
le commencement de gros évènements ; il se peut ; mais il se pourrait aussi que les
causes motifs de cette décision fussent autres
que cellesceux
qu’on imagine et qu’elle ne fût pas aussi grosse de conséquences qu’on le
croit. Pour mon compte, je ne vois rien qui puisse annoncer de grandes luttes ici.
Enfin, te voilà fixée sur un point.


Le temps paraît se remettre peu à peu, comme à regret, après des journées très
fraîches ; la nuit, il faut se couvrir presqu’autant qu’en hiver. On dit que cette
période de mauvais temps a causé beaucoup de dommages aux récoltes : c’est ça qui va
atténuer la vie chère !




J’ai peu à faire, si peu que ma présence ici est fort peu utile, et que je me demande
pourquoi on m’y laisse. Je ne verrais d’ailleurs aucun inconvénient à rejoindre les
camarades au P. C. (poste de commandement). - Malgré mes loisirs, il m’est très
pénible de faire un travail sérieux ; j’ai essayé de lire attentivement les épreuves
d’Hatier, je n’y arrivais que difficilement : l’habitude du travail intelligent est
perdue, et puis j’ai le sentiment que cette besogne serait inutile ; voilà tout une
éducation à refaire ! Pourtant je viens de lire de près une brochure très sérieuse
sur les responsabilités de la guerre ; cette lecture m’a plu et pris ; le ton de
l’ouvrage est calme et modéré, la volonté d’impartialité en est evidente,
l’argumentation très sérieuseserrée
; bref c’est un livre solide, qui confirme
dans ses conclusions ce que j’ai lu plusieurs fois, et qui m’aide à me sauver de
l’abrutissement complet.


Nous suivons de très près, comme vous, les progrès des Russes ; on y apporte le même
intérêt passionné qu’aux debuts de la bataille




de Verdun, au moment où on craignait que notre ligne ne cédât ; celle-ci est
maintenant réléguée à l’arrière-plan, par l’autre dont certains attendent beaucoup.
Mais ne soyons pas trop optimistes afin d’eviter les désillusions ; un succès très
substantiel a déjà été obtenu par nos alliés ; laissons dire les journaux et
attendons la suite pour savoir si ce succès se transformera en grande victoire.


Aujourd’hui, nous n’aurons pas de courrier ; les gens qui arrivent de l’arrière
disent que les lignes sont actuellement très encombrées et qu’il n’y a pas de place
pour les lettres ; mais ce ne sera que très passager, demain sans doute j’aurai une
lettre de ma petite Femme : voici 4 jours que je n’ai rien. Tout en sentant cette
privation, je ne m’en émeus pas : tout va bien à la maison, et quant aux retards
dans la correspondance cela pourrait bien à bref délai devenir la règle
générale.


Raison de plus pour vous envoyer mes baisers les plus tendres.


Jean



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