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Transcription :


Dimanche 18 juin. [1916]


Ma Louise,


Dimanche passé je t’écrivais bien tranquillement de Viefvillers ; aujourd’hui je
t’écris non moins tranquillement, à 50 Km plus à l’est. A en juger par les
apparences, c’est à peine la guerre ici ; quelques coups de canons espacés,
q.q.
explosions de grenades la nuit, et de loin en loin les
« moulins à café » qui passent une bande de 25 cartouches : voilà les seuls bruits
qui me rappellent que les Boches sont à 4 Km de ma maisonnette. Personne encore de
touché depuis 3 jours que nous sommes en ligne : c’est une fortune que nous n’avions
jamais connue jusqu’ici. D’ailleurs les gars qui reviennent des tranchées sont
unanimes à dire que le secteur est admirablement organisé à tous points de vue :
tranchées profondes et étroites, boyaux nombreux et garnis de caillebotis, abris
confortables et à l’épreuve, réseaux de barbelés impénétrables, jolis jardinets de
fleurs et potagers autour des abris ;


[Surplus]


Je viens d’achever ma lettre au son de la musique ; un vrai concert militaire, en
plein air, à 4 Km des Boches : Est-ce crâne et piquant ? Je ne sais s’ils sont
sourds ou dégoûtés de tout, mais ils n’ont envoyé ni balles ni obus ; épatant,
dis ?




c’est à n’y pas croire, et les nôtres ouvrent de grands yeux ; quel contraste avec
les Flandres ! Et comme il y a des villages ruinés et évacués depuis longtemps, on a
transporté tous les meubles utilisables dans les abris ; ceux-ci ont glaces,
armoires, tables, tableaux, lits garnis, etc... Les troupes qui nous ont précédés
ici avaient eu le temps de bien faire les choses et étaient presque devenus des
sybarites ; oui mais voilà...il parait qu’elles embarquent en ce moment pour
Verdun ; Dieu qu’elles vont la trouver dure !


Je mène la même existence tranquille et indépendante qu’à Woesten ; même popotte et
mêmes hôtes ; j’ai une couchette assez pratique. Une seule ombre : on ne trouve
absolument rien que du vin, et encore… ; force nous est de vivre des ressources de
l’Intendance, et d’ailleurs elles suffisent. Naturellement, je vais très bien et
ne me laisse pas gagner par l’ennui.


Ta lettre du 15 m'est parvenue le 17, mais il semble que les miennes t’arrivent moins
vite ; n’en sois pas surprise : ce retard voulu




se produit à chacun de nos déplacements dont il est l’un des signes les plus
certains ; d’ailleurs il va cesser à bref délai, et en 2 jours le nos
lettres feront la navette.


Ta dernière missive était un peu grise, on sentait que tu étais dans une période de
tristesse ; heureusement tu commences à réagir et tu disais même que la réaction
était complète : je le désire vivement et j’espère que ta prochaine lettre me le
confirmera.- Evidemment les mois de juillet, août et septembre pourraient être
graves et gros de craintes ; mais même dans l’énorme bataille qu’on croit prévoir,
il y aura des unités favorisées par le hasard de leur secteur, et qui dit que notre
division ne sera pas l’une de ces unités ? Je serais assez disposé à le croire en
nous voyant ici et en constatant ce qui s’y passe ; en tout cas, rien ne permet
jusqu’ici de prévoir que notre secteur sera l’un de ceux où la lutte sera
décisive.


En attendant, tu vas travailler ferme à préparer ton départ à la campagne ; je suis




avec sympathie tes préparatifs ; dans 3 semaines l’échéance arrivera pour vous,
heureux mortels ! Tu es d’accord avec tes futurs hôtes, et pour organiser votre
petite vie débrouillez-vous ; pourtant ne leur laisse pas l’impression d’une
économie exagérée qu’ils ne comprendraient pas et qui
m’ennuierait
: je t’en ai dit plusieurs fois les raisons, et tu aimes trop
me faire plaisir pour ne pas me comprendre.- A propos des vignes, celles du
Châlonnais étaient en parfait état il y a 3 jours, me dit un permissionnaire,
souhaitons que la tienne le soit aussi.


Tu vas avoir une surprise : j’ai refusé hier un billet de mille francs qu’Hatier
m’offrait pour résilier notre traité en gardant la propriété de mon manuscrit.
L’affaire n’est par terminée et je t’en reparlerai dans q.q.
jours, en te transmettant toute notre correspondance ; j’espère bien
obtenir davantage et je crois le tenir : un proche avenir dira si mon calcul est
bon.


A bientôt une tendre lettre de ma chère petite Louise que je voudrais bien
embrasser. En attendant, partage mes tendresses avec nos fils.


Jean



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