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Transcription :


Vendredi 16 Juin. [1916]


Ma Lisette,


Je n’ai pas beaucoup de choses à ajouter à ma lettre d’hier.


Toutefois nous sommes au bout de nos misères pour ce coup-là. Le ravitaillement
redevient normal, on retrouve du pinard, on dort sur une paillasse, la fatigue
disparaît peu à peu. Bref on redevient un homme.


Hier au soir, au lieu de monter en ligne comme je te l’annonçais, je suis revenu à 1
Km plus en arrière, le Colonel ayant accepté provisoirement de rétablir son bureau
de l’arrière. Mais on me dit que les postes de commandement de notre nouveau secteur
sont si vastes, si solides, si bien aménagés à tous points de vue, que je pourrais
bien être appelé à y monter à bref délai ; j’ajoute que cela ne


[Surplus]


A propos d'Hatier, pourrais-tu me faire un petit travail qui me permettrait de
rédiger ma prochaine réponse ? Ce serait de me copier in-extenso le traité passé
entre nous ; tu trouveras ce traité imprimé à la machine dans une chemise portant le
nom Hatier ; elle est sans doute dans le tiroir droit de mon bureau.


Urgent et merci.




me causerait pas le moindre ennui, car la sécurité y est au moins aussi grande
qu’ici, et même en cas de bombardement avec du gros calibre on y serait plus
complètement à l’abri. Donc « ne t’en fais pas » si je vais revoir la tranchée, cela
n’aura rien de commun avec ce que j’ai connu au Labyrinthe.


Je constate de plus en plus que notre nouveau secteur est très calme depuis fort
longtemps ; hier et ce matin, c’est à peine si nous avons entendu le canon : tout
juste assez pour refaire connaissance avec une voix familière. De plus, et c’est un
fait décisif, aucune maison ici ne montre trace d’obus, bien que nous soyons à peine
à 4 Km des premières lignes.


D’ailleurs les gens que nous relevons en pleurent de regret, et dans leur colère ils
emportent tout ; c’est à la fois amusant et pitoyable de les voir déménager : on
dirait plutôt une bande de romanichels qu’une troupe disciplinée et ordonnée.




J’occupe à moi seul une maisonnette avec jardin sur rue ; les propriétaires sont
partis depuis peu, aussi est-elle propre et le potager en plein rapport : on va
s’offrir des légumes frais pas cher ; mieux vaut les manger que les laisser pourrir
ou les abandonner aux pillards. C’est égal, pense à la peine des gens d’ici qui
brusquement doivent quitter leur maison, leur jardin, tout leur bien, emportant à
peine leurs meubles les plus précieux, laissant tout à l’abandon et ne sachant quand
et comment ils le retrouveront ; quel crève-cœur ce doit être pour eux ! et comme
leur fardeau de misères est plus lourd que le nôtre !


On parle beaucoup d’offensive prochaine à l’intérieur, racontent les
permissionnaires ; ici aussi, on en discute parfois. Mais de tout ce que je vois et
entends, deux impressions se dégagent provisoirement ; ce n’est pas dans notre
secteur que seront frappés les grands coups, et ceux-ci ne sont pas encore pour
demain




car rien n’est complet et au point. Nous avons échappé à Verdun : c’est bien de la
veine, car on y meurt toujours beaucoup. Conclusion : dors bien tranquillement…mon
tout petit Jean.


Un mot sur Hatier ; je lui avais répondu le 27 avril, tu sais dans quel sens ;
depuis, plus rien jusqu’au 12 juin, où je reçois une lettre recommandée annonçant un
paquet d’épreuves à revoir et me priant de répondre à ses offres du 15 mai. Je lui
ai écrit séance tenante que je n’avais pas reçu sa lettre du 15 mai, et que pour ce
qui est des épreuves elles tombaient on ne peut plus mal. J’attends un duplicata de
cette lettre du 15 et je réfléchirai, mais je flaire un piège de jésuite ; tu sais,
dans ce milieu-là, ils sont tous pareils, et leur honnêté est en raison inverse de
leurs pratiques religieuses. J’attends très froidement, résigné à tout perdre mais
prêt à mordre.


Mes tendresses à mes trois chéris.


Jean


[Surplus] [zone encrée]


Sommes R…roy entre Chaulnes et Royes



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