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Transcription :


Mercredi 31 Mai 1916


Je viens de recevoir ta lettre du 28 courant, et avec toi je pousse un soupir de
soulagement en raison du départ des Parenty ; leur façon de prendre congé est, en
effet, pour le moins discourtoise, et la susceptibilité du « gars » est aussi
ridicule que déplaisante. Souhaitons que leurs remplaçants soient de meilleure
compagnie, et surtout que leur séjour dure q.q.
mois, afin que ce genre de négociations te soit epargné au moins jusqu’à la
prochaine rentrée. Tu as bien raison de ne pas te laisser faire, de remettre à leur
place les gens qui en ont besoin. Je me réjouis que tu aies trouvé une femme de
ménage : cela ménagera tout à la fois tes forces et ton amour-propre, l’un important
autant que l’autre. Quant à mon colis, je t’en remercie et t’en accuserai réception
après-demain ; il arrivera demain, et servira d’entrée pour notre





dîner d’Ascension : cela tombera donc fort bien. D’autant mieux que, dans notre
village perdu, on s’approvisionne mal, et qu’en ce moment l’Intendance ne nous gâte
pas ; il y a eu des plaintes dans plusieurs régiments au point de vue de la
nourriture, la presse en a publié des échos, et le Ministère va aviser. Exemple :
voilà 6 repas de suite que nous n’avons que du singe et du pain perçu le 27 ; les
gars disent qu’« on la pile » (sous entendu : la misère). En fait de boisson, il n’y
a ici que du cidre, et il est suspect au point de vue de l’hygiène. L’eau est
interdite, elle ne cuit même pas les légumes ; pour en avoir de potable, il faut
aller en gare de Crèvecoeur et la payer. Mais tu sais, ne te frappe pas ; nous nous
en tirerons toujours, à ma popote ; ce sont les simples pitaus Cécile : voir le lien
http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/r%C3%A9volte_des_pitauds/183401
http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/r%C3%A9volte_des_pitauds/183401

sans le sou qui vont la trouver dure. – Mon brave Instituteur m’a trouvé un lit,
chez une femme de mobilisé, qui me l’a offert en pensant à son mari qui était avec
nous dans les tranchées de l’Yser ;




naturellement je paierai le prix qu’elle me demandera ; je dors comme un loir, et
cette brave femme, qui traverse ma chambre pour faire son ménage et soigner son
garçonnet, est stupéfaite de ne pas m’éveiller. Donc dis-toi bien que mon « cas »
n’est pas intéressant en ce moment. – Notre principale misère vient de ce que le
grand patron est rentré de permission ; le revoilà plongé dans les paperasses
jusqu’au cou, et nous avec, tandis qu’il fait un temps délicieux et que les bois
proches seraient si accueillants ; mais, n’est-ce pas, c’est la
guerre ?


- Un bon point, et un gros baiser, à mon André pour son succès en composition
d’allemand ; cela va lui redonner courage et confiance pour la dernière série. Quant
à mon minet, je n’ai encore rien reçu de M. Lucquet ; mais j’espère que les notes du
mois f écoulé me permettront de lui faire des compliments. Chose
curieuse : il n’a pas répondu à la lettre où je lui offrais de lui envoyer un
porte-plume




fait de 2 cartouches boches ; j’en serais presque vexé, si je ne le savais si
affectueux.


Le cafard a définitivement evacué ma voûte cervicale ; je ne m’amuse pas follement,
mais je prends les jours comme ils viennent : conserverai-je cette insouciante
philosophie quand j’aurai retrouvé mon veston et…ma petite femme ? Ce serait plutôt
un bien pour tous deux.


Point de suspension jusqu’à après-demain, et bien des caresses tendres à ma petite
maisonnée.


Jean



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