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Transcription :


Vendredi 26 Mai 1916


Ma Louisette,


Voilà que tes ennuis de location recommencent ; il est regrettable qu’on ne puisse
pas mettre la main sur un ménage un peu stable. Quand ma lettre te parviendra, la
question sera résolue une fois de plus, et toujours provisoirement ; pour la période
des vacances, ce sera plus ennuyeux, et ton ménage d’entrepreneurs relativement
stable ferait peut-être mieux ton affaire. Mais tout cela, ce sont des mots, puisque
ta décision est prise à l’heure actuelle.


Je réponds à tes 2 questions.


Inutile d’écrire à M. Métier que nous connaissons peu ; ce n’est pas ta faute si tu
n’as pas pu assister aux funérailles de cette pauvre jeune femme ; et maintenant
nous ne sommes plus guère fonctionnaires dans le Cher.


Au sujet de mon colis, tu m’embarrasses ; je ne sais que choisir, puisque la
charcuterie n’est plus transportable. Restons-en là pour le moment, ce soir




j’apporterai à la table commune q.q. gâteaux
achetés à Dunkerque. Si tu trouves q.q.
« bicots » mi-secs, tu peux en faire un petit envoi avec mes chaussettes.


Notre séjour ici va se prolonger q.q. jours de
plus, ce dont ns ns
réjouissons ; ce sera autant de
pris. Après nous prendrons sans doute un secteur, je ne sais lequel, et cela n’a pas
grande importance pour nous, car ils se valent à peu près tous maintenant. On a de
plus en plus l’impression ici qu’il n’y aura pas de grande offensive l’été prochain,
ni même peut-être en automne : nous ne sommes pas prêts, ni nous ni nos alliés !
Les articles de La presse publient des articles forts
édifiants sur ce chapître : nous manquons de gros canons et de gros projectiles, les
Allemands ont sur ce point essentiel une grosse supériorité. Il n’est pas certains
qu’on ne tentera rien d’ici l’hiver, mais sans doute rien de décisif. Et suivant les
vraisemblances, nous ferons une 3ème campagne d’hiver, une autre de printemps, et
ainsi de suite jusqu’à ce que tant qu’il restera encore des soldats et du
pain. A moins qu’un événement imprévu n’arrête le cours de cette immense folie mais
il ne faut guère compter sur le miracle.




Quoi qu’en disent nos journaux, la situation militaire me paraît assez sombre ; les
Boches attaquent partout : les Anglais cèdent à Vincy, les Français à Douaumont et à
Cumières, les Russes près du lac Narocht. Quant aux Italiens, c’est un comble ;
eux-mêmes disent posséder 2 millions et 1/2 de soldats sous les armes, tandis que
les Autrichiens leur en opposent 7 ou 800.000 seulement ; ils ajoutent que
l’offensive autrichienne était prévue depuis longtemps ; et pourtant ils reculent en
abandonnant des canons ! J’avoue ne plus comprendre ! à moins que leurs troupes ne
soient de qualité bien médiocre, ainsi que je l’avais entendu dire depuis fort
longtemps.


.- Je ne comprends pas davantage l’optimisme absolu de tous les dirigeants des
Alliés ; ils nous disent que nos armées attaqueront à leur heure, toutes à la fois,
quand elles seront bien prêtes, et qu’alors leur choc sera absolument irrésistible ;
supposons que les résultats soient ce qu’ils espèrent, mais il y faudrait au moins
une condition : c’est que nos ennemis nous laissent nous préparer tranquillement. Or
les Boches et les Austro-Boches font exactement le contraire : les premiers épuisent
l’armée française sous Verdun, les seconds font la même besogne




en Italie, et cette première tâche terminée ils se retourneront cet été ou cet
automne contre un autre de leurs adversaires (russe, sans doute) ; de sorte que
cette convergence des efforts des armées alliées me paraît d’ores et déjà bien
compromise. Quant à la supériorité en gros canons que
ns voudrions conquérir, il n’est pas du tout
établi que ns puissions la conquérir
l’obtenir, puisqu’après 22 mois de guerre c’est le contraire qui s’est produit de
l’aveu même des grands journaux. Voilà mes arguments ou plutôt voilà les faits que
je puise dans le domaine public. Après cela, je ne m’explique pas que, dans son
dernier discours aux parlementaires russes, Briand ait répondu par une fin de non
recevoir aux conversations de paix qui allaient ou pouvaient s’engager à New-York ;
est-il en proie à une véritable hallucination de guerre, ou possède-t-il des
renseignements précis et d’une importance décisive ? On ne sait que penser dans une
question aussi grave, aussi vitale pour nous tous Et cette incertitude est bien
angoissante.


Tout cela est bien sérieux pour une lettre à sa petite femme, n’est-ce pas ? mais il
faut bien, de temps à autre échanger ses impressions sur le seul sujet qui compte. A
qui pourraient-elles mieux s’adresser ?


Rien de nouveau ici ; tout va bien.


Mes plus tendres embrassades à ma chérie et à nos deux fils.


Jean.



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