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Transcription :


Mercredi, 24 Mai 1916


Ma chère Louise,


J’ai reçu hier ta lettre du 20, longue, gentille, et pleine de détails intéressants.
Je te remercie surtout de tes confidences sur nos Algérois ; moi aussi je suivrai
mieux leur vie là-bas. Deux choses m’ont un peu surpris dans ce que tu m’apprends
d’eux : c’est d’abord que leur stage sera d’au moins 5 ans, et cela ajourne leur
retour à 1920 au moins ; c’est ensuite que la politique algérienne trouble et
complique le service de Francisque, je le croyais assez haut et assez loin de cela
pour n’en pas subir les contre-coups. Enfin, on apprend du nouveau chaque jour !
Quant à renoncer à la Direction des Services financiers, crois-tu que vraiment cela
soit définitif ? La somme est rondelette, le travail n’effraie pas France, et leur
séjour en Alger n’en serait pas nécessairement allongé ; attendons pour voir.


Ils n’ont pas trouvé Père très bien ; il a en effet un peu maigri et ses traits sont
un peu tirés ; mais je n’ai pas l’impression que son




état général soit mauvais. Quelques « saisons » bien faites atténueront au moins ses
rhumatismes.- Et de toi, qu’ont-ils dit ? T’ont-ils trouvéent un peu
changée physiquement et moralement ? T’ont-ils complimentée pour la direction de ta
maison ? Ils m’ont peut-être laissé ce soin…


Et maintenant, je réponds à tes questions. 1° Je ne sais plus quelle adresse je
t’avais demandée, cela ne doit donc guère avoir d’importance. 2° Tu peux chercher
dans nos caisses tous les auteurs dont André a besoin ; il doit y avoir de petites
éditions de Corneille et de Racine toutes neuves ; superflu d’acheter. 3° En
supprimant le Saint, on a exactement le point,.... pour
q.q. jours au moins ; après nous
continuerons sans doute à nous reposer assez loin de la grande bleue.


J. Baptiste m’a écrit une longue lettre où, entre autres choses, il me dit que
vraisemblablement ils n’iront pas au Mt Dore, et qu’en principe
ils acceptent de passer tout ou partie de leurs vacances à Mazilly. Ils te le diront
sans doute directement ; de toute façon, tu reprendras la question avec




eux, de manière qu’ils sachent à temps à quoi s’en tenir. De même pour Claudia, si tu
as l’intention de l’inviter, parle-lui en assez à l’avance ; elle vient de m’envoyer
q.q. bicots, mangés aujourd’hui, avec
q.q. friandises.


Hier je suis allé à Fort-Mardyck saluer la bonne directrice qui m’avait si bien
accueilli pendant une quinzaine ; elle était contente de me revoir, et moi aussi.
Rien de neuf chez elle, heureusement, et son jeune fils s’est tiré indemne de
Verdun. Mais dans toute la banlieue de Dunkerque, on abrite quantité de gens qui
fuient la ville bombardée et viennent coucher dans les caves : j’ai vu plusieurs
installations pittoresques où plus de 30 femmes ou enfants se cachent pour dormir,
heureusement que la saison le permet ! Cette frayeur me paraît en grande partie
injustifiée, mais on ne raisonne pas avec la peur.- J’ai flâné un peu dans la grande
ville, sans y rien voir d’anormal ; un certain nombre d’élégances même.- On avait
constitué à l’arrière des bataillons de travailleurs avec




des pères de 5 enfants, afin de les mettre à l‘abri des coups, et voilà que les coups
sont tombés sur eux ! Vois-tu, dans ce diable de «métier», ou on sait jamais si on
fait bien ou mal en demandant à changer.- Je t’ai déjà dit, je crois, que nos
villas, perdues dans les dunes, sont très favorisées en ce qui concerne ce genre de
risques : il ne s’y passe rien ! D’ailleurs voici 3 jours que les vilains oiseaux ne
sont pas revenus, et on fait bonne garde. Quant à moi, je dors comme un loir, que
les canons tonnent ou non : n’est-ce pas une chance ?


Et voilà que mon babillage s’achève. Il ne me reste - et c’est le plus agréable -
qu’à t’embrasser longuement et très doucement, ainsi que nos chers gars.


Jean



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