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Transcription :


Samedi 20 Mai [1916].


Ma Louisette,


Quand tu recevras mon mot, tes Algérois t’auront quittée, et peut-être Père aussi ;
je vais donc te tenir compagnie un moment : le vide de ta maison te sera moins
sensible.


La station est fort coquette, bien que privée de ses élégances et de son
animation ; la plage est l’une des plus belles de France, paraît-il. Tout ici est
fait en vue de la « saison » ; beaucoup de villas, d’aspect engageant, et bien
meublées. Le plus curieux, c’est que toutes ont un sous-sol profond, carrelé,
meublé ; l’hiver, il sert de cave ; mais l’été, les proprietaires s’y logent tant
bien que mal, plutôt mal que bien, et louent leur appartement aux baigneurs. Nos
gars habitent ces sous-sols et s’y trouvent fort bien. bien que les riches
oisifs aient déserté cette plage devenue dangereuse, les femmes ont conservé leurs
habitudes de coquetteries ; leurs toilettes sont du dernier cri, excentriques à
souhait ; pour nous qui sommes presque des hommes des cavernes, nous en sommes tout
« éberlués », et plus d’une intrigue d’un jour se noue.. D’ailleurs nous sommes
bien accueillis par la population ; une seule chose l’ennuie : c’est qu’à 20
heures tout est clos et noir, et que les patrouilles sont impitoyables sur les
délinquants ; la maréchaussée a la main lourde en ce moment. En outre, notre
présence appelle les taubes, et c’est l’alerte perpétuelle dans la région ; hier
soir et cette nuit, il y en a eu 3 ; à 3 heures j’ai été réveillé par les explosions
de bombes, mais l’habitude aidant je me suis simplement retourné pour me rendormir.
C’est même un plaisir pour les poilus, habitués à tout, de voir l’affolement des
civils dès que le mugissement des sirènes annoncent l’arrivée d’un taube : les
femmes se précipitent dans les sous-sols sans souci des attitudes et des élégances,
et elles sont prestes à s’enfiler dans les trappes ! Je n’en dis pas plus, sinon je
deviendrais indiscret.


Nous sommes parfaitement installés dans un vaste hôtel abandonné et nous en avons
joui 2 jours ; mais ce soir nous allons occuper une villa tout au bord des flots : y
serons-nous aussi bien ? j’en doute ; mais le tramway nous ramènera au centre pour
mes 2 sacs.


Nous sommes ici jusqu’au 30 courant, paraît-il ; après c’est l’inconnu. Mais tu sais,
on est tellement habitué à cet inconnu, qu’on « ne s’est pas fait » ; on jouit du
présent qui est bon, on mange bien, on se soigne, on en prend plein les mirettes,
et advienne que pourra.


Hier j’ai eu un rire hilarant : le gros Jean-Marie Terrat m’annonçait gravement
qu’au 30 juin prochain il ne resterait plus de Boches en France ; il le tenait,
dit-il, du Directeur des Aciéries de Firminy : mais je pense qu’avant de lui
arriver, le propos avait dû faire le tour des cuisines et des loges de pipèlettes.
Comment un homme de 42 ans, qui a du bon sens, peut il croire et répéter de telles
balivernes ?


J’ai reçu avant-hier ton mot daté




du 15, j’en attends une autre ce soir ; ta joie de te retrouver en famille m’a fait
plaisir : cela t’aidera à atteindre le 14 juillet et la campagne apaisante. Je
plains ce pauvre France que la mer fatigue tant ; tu me feras part de tes
impressions sur eux, et des confidences qu’ils ont pu te faire : cela nous occupera
l’esprit à tous deux. – As-tu eu le temps de penser à mon petit colis ? ne te mets
pas à l’envers : rien ne presse !


Et voilà mon bavardage terminé ; il ne me reste qu’à t’embrasser longuement et bien
tendrement, ainsi que mes 2 petits Amis.


Jean



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