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Transcription :


Mercredi, 10 Mai 1916.


Ma tendre Louisette,


Je suis maître de mon temps et voudrais t’écrire longuement, tant pour te tenir
compagnie un moment, que pour rester en tête-à-tête par la pensée avec ma chérie.
Mais voilà ! ma vie est si vide que je ne sais que dire.


Pourtant je recommence à avoir la nostalgie de tes tendresses et de tes caresses ; je
voudrais bien t’embrasser, te chiffonner, te taquiner, te prendre sur mes genoux.
Presque un mois, déjà, que je suis privé de ce bonheur ! Tu penseras que tout cela
n’est guère raisonnable et ne convient pas à un vrai poilu ; peut-être, en effet,
est-il un peu enfant de penser et de parler ainsi ; mais il vaut mieux dire la
vérité à sa petite femme. J’en viens parfois à me demander s’il ne vaudrait serait pas mieux plus sage de
supprimer les permissions, tant elles causent d’impatience avant et d’alanguissement
après. Comme la langue du




vieil Esope, elles sont à la fois ce qu’il y a de pire et ce qu’il y a de mieux. Il
est si doux d’arriver, et si dur de partir, bien que les yeux se taisent ! Mais,
si vivre c’est surtout vibrer, elles font vivre intensément. - Quoi qu’il en soit,
c’est un charme intime et intense que de laisser derrière soi quelqu’un dont toute
la vie intérieure est soudée à la vôtre, qui pense à vous très souvent, dont tous
les projets pivotent sur votre retour proche ou lointain. De cela, on ne parle pas,
même aux meilleurs camarades ; on le garde jalousement pour soi, à la fois comme un
beaume et un réconfort. Une tendre épouse fait plus de bien, à distance, qu’elle
se l’imagine.


Et maintenant, revenons au train-train quotidien. Nous venons d’avoir 2 jours d’un
temps détestable : pluie et bourrasque, avec un brin de froid qui nous a obligés à
remettre nos capotes ; mais nous avons eu une compensation : le calme complet sur la
ligne et des pertes très légères ; ce grand silence surprend ceux qui sont habitués
au grondement des canons, au glapissement des mitrailleuses, au vrombissement des
moteurs et à l’éclairage falot des fusées. Aujourd’hui, le soleil reparaît
timidement et ramène le sauvage concert.- Dans ces conditions changeantes, ton grand
ami vit des jours tranquilles : une indépendance complète, une tâche modérée, une
santé parfaite, une quiétude d’esprit entière, et un sommeil ! un sommeil que je
n’ai peut-être jamais connu dans ton grand lit, pourtant si….accueillant. Donc, ne
me plains pas, pour l’instant au moins, ce serait presque un défi à la chance. Sans
compter que nous avons en perspective un prochain repos, qu’on dit assez long et
fort loin à l’arrière ; je ne puis préciser davantage aujourd’hui, mais c’est là
chose aussi certaine que la guerre le permet.


J’ai des loisirs ; je les occupe agréablement et utilement à lire un substantiel
volume sur la guerre. L’auteur est l’une des lumières de l’époque, il laisse une
forte impression d’impartialité et de sincérité. Les faits qu’il cite et les thèses
qu’il soutient contredisent un grand nombre de nos idées sur l’Allemagne et sur la
première année de guerre ; il montre que nous n’avons pas le monopole des grosses
erreurs, que le conflit était inévitable et…qu’il est ne résoudra rien ; c’est
bien décevant. Sa philosophie qu’il dit purement objective, n’est point
optimiste ; elle exerce pourtant une influence salutaire, en ce sens qu’elle oblige
à réviser ses idées, à se débarrasser de la tyrannie des mots et des formules, à
observer et à juger avec plus d’impartialité. Si l’ouvrage m’appartenait, je te
l’enverrais, certain de te faire plaisir.




Hier j’ai encore expédié un heureux sur le dépôt, en le chargeant d’un sac devenu
inutile et embarrassant. Il contient mes sabots encore neufs, mes bottes de peau de
mouton, un manuel et 4 Nos
du
Bulletin. Comme le temps me manquait et que je n’avais aucune indiscrétion à
commettre, je ne lui ai pas remis de lettre. Et maintenant, souhaitons ardemment que
tu n’aies pas à me retourner ce paquet dans 4 ou 5 mois.


Avant-hier, ma lettre faite, j’ai reçu la tienne et celles des enfants (datées des 3,
4 et 5 courant !) Si j’avais besoin d’un nouveau témoignage pour être convaincu de
l’utilité des vacances à la campagne, celui de mes chers petits suffirait ; ils ne
cachent pas leur bonheur d’avoir gambadé à loisir sous un beau soleil et cela vaut
bien la brèche que tu as faite à ta bourse.- Ta bague retrouvée me fait autant de
plaisir qu’à toi : c’est l’humble et cher souvenir d’une époque cruelle ! - Tes
petites combinaisons ménagères m’intéressent toujours, tu continues à te débrouiller
très bien ; il n’est pas jusqu’à tes surprises de la vie chère qui me
font te plaisanter intérieurement : tu en verras d’autres après la guerre ! - Pense
à m’envoyer dans q.q. jours un petit colis à
mettre sur la table, y compris, si tu peux, des fromages de chèvre ; je t’ai dis, je
crois, que l’Intendance se met à faire des économies ; déjà certains se plaignent :
qu’elle n’exagère pas ! mais il y avait vraiment trop de denrées gâchées.


Et il ne reste plus qu’à t’envoyer un long baiser, long jusqu’à t’en faire un suçon,
et à te charger de toutes mes caresses aux enfants.


Jean.



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