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Transcription :


Vendredi, 17 mars 1916.


Ma Chérie,


Je prends la plume, mais je n’ai rien à me mettre sous la dent. Il ne se passe
absolument rien ici, et c’est ce qui peut arriver de mieux. On tire beaucoup moins,
et voici 3 jours qu’il n’est pas arrivé un seul obus dans les environs du village ;
et " "

le village n’en a pas reçu un seul depuis que nous y sommes.
Il Y aurait-il quelque corrélation ente ce calme et l’arrêt de la
lutte sous Verdun ?


Aujourd’hui, il fait très doux et très sombre, pas de vent, en somme un temps inconnu
dans nos régions du centre. Un grand silence enveloppe toute la plaine, et après le
tintamarre des jours précédents, on en est un peu surpris et saisi. Chose egalement
étrange






les oiseaux s’habituent très bien au bombardement, ils ne s’enfuient pas, c’est à
peine si une violente détonnation arrête leur chant pendant
q.q. secondes. Quant aux gens et aux
soldats, cela éveille à peine leur curiosité. Il va de soi qu’en ligne, et surtout
en 1ère ligne, la vie est autrement dure qu’ici ; il faut
s’ingénier à se cacher nuit et jour ; malgré cela, il y a chaque jour plusieurs tués
ou blessés : je tiens cette triste comptabilité.


J’ai reçu d’Alger un nouveau colis de tabac, j’avais pourtant écrit à dessein que
cette denrée était abondante et à bon marché en Belgique. Claudia m’offre des
souliers-galoches, je vais la remercier, mais elle doit croire que chacun de nous
dispose d’un bourricot pour porter son «bardat».


Aucune réponse à mes demandes ne m’est encore parvenue ; mais je sais de source
certaine que l‘Intendance m’a très bien noté, et qu’on fera un grand nombre de
nominations dans ce service,






tant pour remplacer les jeunes que pour completer les cadres. Ce sont des raisons
d’espérer, mais sans plus ; comme je te l’ai écrit, les nominations me paraîtront
pas avant un mois.


Pendant ce mois, il y aura 12 jours de repos, 6 ou 7 jours de tranchées, puis j’irai
en permission : l’affaire est à peu près sûre. J’arriverai soit le 9 à 2 hres du matin, soit le 10 à la même heure. Bien que je fasse
la part de l’imprévu, tu peux croire que le temps me dure ! Autant qu’à toi, et ce
n’est pas peu dire ! Hein ? J’ai pensé un moment à faire retarder mon départ de 10
jours, de manière à passer les vacances avec vous, à Bourges ou ailleurs. Mais d’une
part, je voudrais bien avoir ma permission avant d’être nommé (si je dois l’être),
car après il n’y faudra plus penser de longtemps ; et d’autre part, notre vie est si
pleine d’imprévu qu’on ne sait jamais si on fait bien en retardant une permission.
Je ne prendrai de décision qu’après avoir reçu ta réponse






sur ce point. (1)


Le moment arrive de reprendre les caleçons de toile ; j’en emporterai 2 en rentrant
de permission ; il me semble que tu en as q.q.
uns. Pour le reste, j’ai tout ce qu’il faut (chaussettes, mouchoirs, etc)


Et voilà ; ma lettre n’est guère intéressante, mais je n’y puis rien. Elle m’a fait
penser un peu plus fort à toi et à nos gars : n’est-ce pas l’essentiel ?


Donc, je clôs en vous envoyant mes tendres baisers.


Jean


(1)Les trains me permettent de vous rejoindre soit en gare de Moulins à 3 hres du matin, soit en gare de
Mâcon à 5 hres 1/4 matin. Cela
à titre de simple renseignement et sans vouloir t’influencer.



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