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Transcription :


Dimanche 5 Mars 1916.


Ma tendre Amie,


Dans le petit paquet, tu trouveras un cadeau et 2 cartes. Le petit cadeau
t’etonnera tout d’abord par sa nature, mais pense que nous sommes dans le pays de la
belle dentelle et qu’on m‘a affirmé que c’etait du point de Bruges ; un de mes
camarades d’ici, courtier en blanc, m’a donné l’assurance que je n’avais pas été
trompé et que la chose valait la peine d’être envoyée. J’aurais pu choisir de la
dentelle au mètre, dont tu aurais fait l’emploi qu’il te plaît; mais je ne savais ni
quelle largeur ni quel métrage choisir .Et puis, et puis surtout, mon objet me fait
penser aux jolis dessous de ma Chérie, à ses charmes mignons que je tiens tant à lui
voir conserver ; comme toute femme est, fort heureusement, une petite coquette,
j’espère te faire plaisir ; je souhaite seulement que tu aies autant de plaisir à
recevoir mon petit paquet que moi à te l’offrir. Surtout ne vas pas penser que
l’heure est trop grave pour des choses assez légères : il y a temps pour penser à
tout, et puis l’attente du bonheur fait trouver le présent moins lourd ; Dis ? Un
bécot où tu sais.


- Les 2 cartes t’aideront à te retrouver dans la région où nous sommes ; j’ai
souligné en bleu les noms qui ns intéressent ;




en plaçant la carte d’Ypres au-dessous de celle de Roulers, tu auras toute la région.
Et maintenant, voici : le 295e et le 256e
occupent à tour de rôle le front compris entre Het Sas et Steenstrat
(ns débordons un peu au nord de ce dernier
point) ; la première ligne suit exactement la rive gauche du canal ; entre
Steenstrat et Boesinghe se trouve le reste de notre division, au sud de ce dernier
point commence le front anglais, et au nord de Steenstrat nous
ns relions à l’armée belge. Le poste du Colonel
est indiqué par une croix bleue, à l’est de Woesten ; il est à environ 2 Km des
premières lignes, en arrière d’une ferme. Le poste du Général de brigade est à
Woesten ; je resterai à l’un de ces 2 endroits, mais
j’aimerais mieux le 2ème au point de vue tranquilité et
ravitaillement ; pour le reste, la situation est à peu près la même. On fait 12
jours aux tranchées, puis 12 jours de repos ; le 256e est en
ligne ; ns
le relevons aux tranchées dans la nuit du
7 au 8 mars, il ns remplacera donc le 20. Le
régiment au repos occupe les villages de Ost-Vléteren, Eickoeck et surtout
West-Vléteren ; c’est dans ce dernier que je suis et que je reviendrai
après le 20 mars : aucun projectile n’y a jamais tombé, tout y est
intact. Pour apprécier les distances sur la carte, lis l’echelle : 1 km de terrain
représente 2 ½ centimètres de la carte. Tous les mouvements doivent se faire de
nuit, en raison de l’impossibilité de se dissimuler.


Mon impression est que les Boches ne tenteront rien de sérieux dans notre
secteur avant longtemps, et pour 2 raisons : d’abord ils se souviennent des monceaux
de cadavres qu’ils ont laissé entre le ruisseau et le canal en 9bre 1914,puis
toutes leurs forces réserves disponibles sont absorbées par Verdun ;
très vraisemblablement, il n’y aura attaque ni




d’un côté ni de l’autre. D’ailleurs notre Colonel croit que
ns ne sommes ici que pour 8 semaines.


- Et maintenant ma 3e question, dont j’hésite à te parler
dans la crainte d’une déception. Pas de préambule : il y a 4 jours on
a demandé des candidats pour l’Intendance (attaché ou adjoint), afin de relever les
jeunes qui ont été nommés depuis le début de la guerre ; une loi vient d’être votée
tout récemment (2 ou 3 jours) par la Chambre (je n’ai pu en avoir le texte, et je ne
crois pas que le Sénat ait ratifié). J’ai demandé à être proposé ; le Colonel n’a
pas osé refuser, et a transmis avec avis favorable tout simplement ; j’ai
tout lieu de croire que les divers échelons hiérarchiques seront également
favorables. Les demandes seront centralisées soit à l’Armée dont je fais partie,
soit au Ministère plutôt à ce dernier point me semble-t-il. Si tout se passait
honnêtement je devrais avoir beaucoup de chances d’être nommé, mais …Et alors, je me
pose la question suivante : faut-il faire triompher le droit à l’aide du piston ? En
principe, je n’hésite pas à répondre oui, après tout ce que j’ai vu se passer depuis
le début de la guerre. Mais, il y a 2 difficultés pratiques ; 1° à qui s’adresser ?
à Loisy, mais il faut passer par Marie, et ce n’est pas rigolo, même s’il est bien
disposé ; à l’ami de Francisques, mais c’est loin et long. 2° les recommandations
sont formellement interdites, et si elles sont faites maladroitement elles peuvent
devenir nuisibles. Tu vois maintenant mon embarras ; je ne sais que faire, et
pourtant il n’y aurait pas de temps à perdre. Conseille-moi.




Voilà tout l’essentiel dit ; notre Colonel est surmené et son humeur s’en ressent,
pourtant j’en prends mon parti mieux qu’avant ; je le quitterais cependant sans
regret (et réciproquement).


Notre aumônier fait de plus en plus figure de «sous-lieutenant-colonel» ; et on en
parle !


- Je mets 3 jours pour faire cette lettre (5,6 et 7) ; aussi la fin est-elle très
décousue. Hier j’avais le cafard ; était-ce l’ennui de remonter aux tranchées, après
les avoir quittées pendant 3 mois et demi ? était-ce du déseuvrement ? Mais ce matin
(7) je me sens tout ragaillardi et ferai volontiers la petite étape de la nuit
prochaine ; on dit que notre installation au Poste de commandement ne sera pas trop
sommaire, je le renseignerai discrètement ; les lettre vont mettre au moins 24
heures de plus pour arriver : ne t’en étonne pas.


Le bruit court, avec persistance, que les Turcs viennent de demander la paix ; je n’y
crois pas, ce serait trop beau. Il neige toujours, les saisons deviennent aussi
folles que les hommes.


Après cette longue épître, j’espère que tu vas en avoir long à me dire ! J’attendrai
assez impatiemment ta réponse. Encore un mot ; ne te laisse jamais influencer par
les lettres que tu recevras d’ailleurs : je t’ai fait la promesse de te dire la
vérité et je la tiens.


Embrasse bien tendrement nos deux petits amis ; reçois mes plus doux baisers et mes
caresses les plus aimantes.


Ton Jean



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