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Transcription :


Vendredi, le 3 Mars 1916.


Ma Chérie,


Toujours rien de nouveau en ce qui nous concerne, et c’est le mieux qui puisse
arriver. Nous prendrons la tranchée dans les conditions que je t’ai déjà dites ;
j’ignore encore si j’accompagnerai le chef dans son abri, ou si je resterai plus en
arrière : cela n’a d’ailleurs, pratiquement, pas grande importance. Nous aurons de
l’alcool solidifié en abondance, et on recommencera sa petite popotte dans les abris
comme avant. On prend de très grandes précautions contre les gaz asphixiants, chacun
est muni de 2 bons appareils et d’excellentes lunettes ; c’est que les gaz actuels
des Boches , sont, dit-on, à peu près incolores et inodores, et surtout
extrêmements nocifs : on m’assure




qu’il n’a pas encore été découvert de moyen curatif contre ces sortes
d’empoisonnement, et que les pertes sont de ce fait sérieuses. Aussi
ns
ns entrainons à mettre nos appareils protecteurs
vite et bien : ils nous donnent des airs de scaphandriers, et comme ils sont
terminés en cône ns les appelons des “groins“.
Toujours au point de vue personnels, cette question des gaz ne me
préoccupe guère car je serai trop loin des 1ères lignes pour être pris à
l’improviste : ne t’en fais aucun souci.


Nous faisons assez bon ménage avec les Flamands chez qui nous vivons ; ils sont très
froids, très placides, excédés des masses de troupes qui les encombrent depuis 18
mois, las de leur existence anormale ; mais ils comprennent que toute colère serait
inutile, et ns traitent plutôt comme des compagnons
de misère. Leur langage, leur aspect, leurs mœurs, tout en eux
ns est profondément étranger ; j’aurais
bien de la peine à m’acclimater chez eux. Vive encore notre




Berry et surtout notre Mâconnais ! C’est quand on est loin qu’on sent le creux des
doctrines internalionalistes, le néant de la fraternité universelle, le besoin de la
patrie et même de la petite patrie. En somme, sur ce point encore, nous prenons une
bonne leçon de réalisme ; tu vois qu’on ne perd pas absolument son temps à la
guerre ?


Verdun ? Avais-je raison de penser que les Boches ne passeraient pas ? Ce n’est
d’ailleurs pas fini, ils vont recommencer sur ce point, malgré leurs feintes dans
d’autres régions. Ou plutôt ils ont déjà recommencé : le téléphone
ns en apporte la nouvelle à l’instant même ;
ils pourront détruire Verdun comme Ypres, et c’est sans doute déjà fait, mais ils ne
passeront pas. On dit que le 8ème
Corps à fortement donné, que d’angoisse il doit y avoir dans le Berry et tout le
Centre ; on affirme sérieusement que l’ennemi a perdu plus de 100.000 hommes devant
Verdun : c’est epouvantable ; m ais nous, combien ? – Le bruit circule ici




que cette attaque a été notre “punition“ pour avoir refusé les offres de paix de
l’Allemagne faites il y àa juste 4 semaines ; on
rétablissait la Belgique et la Serbie, on ns cèdait
l’Alsace et une partie de la Lorraine annexée, la Pologne était erigée en royaume
sous la vassalité russe, mais l’Allemagne recouvrait ses colonies et s’annexait les
provinces allemandes de l’Autriche (Moravie, Tyrol, etc). Les Alliés ont refusé net,
parait-il, et le Monsieur qui me le disait a des relations et était très affirmatif.
Si cela est vrai (?) cela prouverait que les prétentions allemandes ont bien baissé
et qu’on y est pressé d’en finir. Acceptons-en l’augure. Mais, de toute
façon, nous aurons un printemps très rouge.


A bientôt de tes nouvelles ; toutes mes tendresses pour vous.


Jean



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