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La famille Déléage

Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


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Transcription :


Vendredi, 28.1.16.


Ma chérie,


J’ai reçu hier ta petite lettre du 24 courant ; je vois que tu t’es mise aussi à
utiliser les cartes-lettres, serait-ce que tu manques de matière pour remplir tes
quatre pages ? Tu sais, je ne te taquine pas, ta vie est si égale, si uniforme,
qu’il n’y aurait rien d’étonnant à ce que tu sois parfois à court de “copie“ ;
j’eprouve moi aussi cet embarras.


Ma journée du 26, à Dunkerque, s’est terminée sans accroc et mon retour s’est
effectué sans incident, en vélo ; mais j’en suis déshabitué à un tel point, que les
cuisses me faisaient mal après ces 30 km de pédale. Je rapporte un très bon souvenir
de ma visite, le port m’a très vivement intéressé, et surtout les monitors avec
leurs canons de 380m/m déstinés au bombardement des côtes
belges ; les sous-marins aussi sont fort curieux : si longs et si étroits ! j’en ai
vu un en plongée, le kiosque seul émergeant. Mais le clou, pour moi, ça été les
hydroplanes bourdonnant et se posant sur l’eau, légers comme des libellules : quelle
impression de génie et de grâce cela laisse ! - En fait de monuments, j
il n’y en a que 3 de vraiment originaux : le vieux beffroi si haut et si étrange, la
cathédrale si lamentable au milieu de ses débris, enfin l’hôtel de ville à la fois
élégant et original avec ses belles statues plaquées sur ses murs de briques bien
rouges. Le reste est gris, sâle, monotone : un Bourges tout plat et plus grisaillé
encore. Les coquetteries n’ont pas fui devant lesTaubes, et j’ai aperçu des
silhouettes fort élégantes ; mais les hommes ont l’air bien lourdauds. J’ai entrevu
Malo, d’ailleurs désert, mais qui doitdevait
être beau sous le soleil
de juillet, au temps jadis où les élégances se pavanaient sur sa large plage.
Croirais-






tu que je n’ai pas vu la mer, j’entends la grande mer, la pleine mer, houleuse et
sombre. Impossible de dépasser la ligne des sémaphores et d’arriver au phare, malgré
mon laisser-passer bien en règle ; on monte là une garde vigilante, et nécessaire
évidemment. Mais j’espère bien la voir la semaine prochaine. La veille de ma visite,
les taubes avaient encore fait q.q. victimes, à
5 hres du matin comme des braves ; pourtant la population n’avait
l’air ni peureuse, ni émotionnée : là aussi, on s’habitue à tout !


- Ici rien de nouveau ; c’est le calme, la paperasse est en baisse,
ns avons la paix. Notre vie s’ecoule sans
rien de saillant. Inutile d’ajouter que je vais très bien. Mais toi ? J’ai
l’impression que tu traverses une période de fatigue ou de dépression ; tu n’en dis
rien, mais je crois le comprendre. Me fais-tu une cachotterie ? Est-ce autre chose
qui t’ennuie ? dis-le moi, vas ?


Tu me parles d’optimisme, en citant les opinions de Père et de Catherine ; pour Père,
l’explication est simple : ce sont des affirmations de Charles Blanc, répétées par
sa sœur, qui lui ont rendu confiance ; mais à moi, l’explication me paraît
insuffisante ; je persiste à croire que Paris voit mal la réalité et qu’on continue
à sys'y faire de douces et dangereuses illusions. Quant à ma
sœur, ses raisons d’optimisme m’echappent, mais elles doivent être toutes
sentimentales c’est-à-dire….. En réalité, personne ne peut rien prévoir ; la fin est
probablement loin (vers la fin de l’été peut-être), et elle
ns trouvera sans doute sur nos positions
actuelles, après des tentatives très sanglantes et à peu près infructueuses. Les
personnes bien informées et sincères ne comptent plus guère réduire les Boches par
la famine et la ruine économique, elles commencent à préconiser la reprise d’une
grande offensive victorieuse, mais c’est là qu’est le hic. - , il y a loin de la
coupe aux lèvres !






Cette conclusion n’est pas gaie, mais il vaut mieux se la bien enfoncer dans la tête,
afin de se prémunir contre de nouvelles déceptions.


A ce propos, Maurice m’a envoyé une bonne et longue lettre, qui contient des
renseignements précis et exacts, à côté d’appréciations et de conclusions qui me
paraissent un peu aventurées ; bref, elle est intéressante, aussi je te la transmets
pour t’occuper un moment. Je lui ai répondu immédiatement, car c’est une joie de
causer avec un interlocuteur sérieux et réfléchi, tout de même resté très jeune par
certains côtés ; son optimisme foncier a reçu un rude coup, et il le confesse très
gentiment ; lui qui croyait à tant de choses, (tu te rappelles nos
discusions de Mazilly ?) comme il tombe de haut ! aussi en
éprouve-t-il une véritable colère. Francisque ne m’écrit plus rien sur la situation,
et cela s’explique : nos points de vue sont si différents ! Je voudrais l' e voir
entendre causer avec des militaires du front pendant
q.q. jours, avec ceux qui seront chargés
de tenter la trouée ; il en entendrait de belles ! et c’en ferait une autre qui
tomberait de haut ! Vois-tu, ns sommes un peuple de
rêveurs, la réalité ns échappe, et
ns croyons cacher ou guérir notre faiblesse
avec des illusions et de belles paroles ; c’est là notre grande infériorité, et on
serait tenté de la croire incurable quand on voit des hommes comme Maurice et Blanc
s’y abandonner aussi complaisamment.


Suis-je assez bavard, hein ? et peut-être un peu raseur ? Aussi je clos.


A l’instant, ton paquet de tabac m’arrive : c’est pour avoir le plaisir de te
remercier. En même temps, Berthe m’en envoie un autre, de même nature ; il y aura
sans doute une lettre demain. Aussi, me voici approvisionné pour 2 ou 3 semaines :
pas d’envoi avant le 10 février (environ) .- Claudia






m’a envoyé 8 longues pages, très intéressantes par endroit, auxquelles je répondrai
le plus tôt possible ; elle m’indique un moyen de correspondre en blanc, et comme il
peut être utile, ns allons l’expérimenter tout de
suite (elle t’a indiqué, paraît-il, la manière d’opérer). Au bas de cette page, je
vais écrire en blanc 4 5 mots : n’oublie pas de me les citer si tu as pu les déchiffrer.


A bientôt de tes nouvelles que je souhaite très bonnes.


Bibi à nos fils tapageurs, et pour toi de tendres baisers.


J Déléage


5 4 mots





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