Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


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Transcription :


Sézanne, 23_1_16


Mon cher Jean,


Il y a certainement eu quelque chose de détraqué dans le service de la Poste. En même
temps que ta lettre, nous en recevions une autre d’une amie de Charolles qui faisait
des reproches à Jeanne pour une lettre restée sans réponse. N’empêche que je reste
bien contrarié de savoir que nous n’avons pu t’écrire depuis ton départ sur le front
faute de recevoir tes lettres et de connaître ton adresse. Espérons que nous aurons
plus de chance à l’avenir. Mais, pour cette fois, sois assez bon pour me passer un
mot m’accusant réception de cette lettre. Je ne serai tranquille que lorsque j’aurai
la certitude que ma réponse t’est parvenue.


Je vois, mon cher ami, que la vie de l’Inspecteur, malgré ses petites contrariétés,
te plaisait infiniment mieux que l’existence du soldat. Je n’ai aucune peine à te
croire. Un peu de philosophie aidant, mon expérience de la profession me conduit à
penser qu’il est peu de vies plus agréables que la nôtre. Quelques mois de tranchées
ne tarderaient pas à m’en donner l’absolue certitude. Peut-être en goûterai-je. Le
Petit Parisien prétend que l’Autriche appelle les hommes de 50 à 55 ans. Si cela
est, il faudra bien suivre, et ce ne sont ni mes 50 ans, ni ma situation de dispensé
d’avant 1889 qui me permettront de rester les pieds sur les chenêts. Je m’y résigne
d’avance. On ne peut laisser triompher les Boches. J’aimerais mieux mourir que
d’entendre leur « Vœ Victis ». S’il y a quelque exagération dans ma pensée, tu peux
y voir un regret et presque un remords de m’être représenté ces gens à notre image,
d’avoir cru que la Kultur ne pouvait être, au fond, différente de la civilisation et
d’être ainsi arrivé à croire au triomphe du pacifisme. Les Allemands et surtout les
socialistes allemands m’ont




Malheureusement trop prouvé que j’avais été un naïf, comme tant d’autres que leur
tempérament inclinait à la confiance.


Tu ne parais pas croire à une fin prochaine de l’épreuve. Pour ma part, je ne sais
trop que penser sur ce point. J’avais prévu une guerre de 12 à 18 mois. Les
événements me donnent un démenti. Je veux cependant espérer que 1916 nous ramènera
la paix. Je fonde mon espoir sur la baisse du mark et de la couronne ainsi que sur
les embarras intérieurs de l’Allemagne et de l’Autriche. La population civile de ces
deux pays souffre beaucoup. Les bulletins de victoire qu’on lui sert ne lui feront
pas oublier sa misère. Dernièrement, j’ai trouvé chez un de mes instituteurs, une
jeune lorraine, née allemande, mais mariée à un Français, qui a séjourné onze mois
dans une ville voisine du Luxembourg, qu’on lui avait assignée comme résidence. Elle
m’a déclaré qu’elle et ses deux enfants n’avaient jamais pu manger les
350 gr. de pain K qui leur étaient donnés chaque jour. En novembre 1915, époque de
son évacuation, elle payait le litre d’huile 5f, la livre de
farine 1f, la livre de margarine 3f
,75, la livre de graisse 2f
,5. Cette cherté de la vie est d’autant plus pénible pour
les classes ouvrières que l’allocation aux femmes de mobilisés est seulement de 0f ,50 pour elles et de 0f,25 pour les enfants. D’autre part, les
contributions extraordinaires pèsent lourdement sur les classes moyennes. La mère de
la jeune Lorraine en question, qui paie 160f d’impôt en temps normal, donne maintenant 75f
en sus comme contribution de guerre. Crois-tu, mon cher
Jean, que la France aurait résisté jusqu’à ce jour si nos soldats avaient dû tenir
deux fronts, en allant de l’un à l’autre pour contenir ou refouler l’ennemi, sans
avoir la consolation d’améliorer la situation matérielle des leurs avec leurs succès
militaires ? Et ce qui achève de me donner confiance, c’est que les personnages
officiels boches semblent acculés à la nécessité de tromper le peuple
pour le consoler. Les journaux nous rapportent qu’ils s’obstinent à soutenir que
notre situation économique est beaucoup plus embarrassée que la leur. Je souhaite
que les journalistes disent vrai, car je verrais dans ces nouveaux mensonges un
indice de véritable détresse.


Laissons là le Kaiser et sa bande. Je veux profiter des deux lignes qui me restent
pour te dire que j’ai été cette année affligé d’une arthrite sèche aux deux genoux,
qui m’a forcé de garder la maison durant tout le mois de mai. Pas de souffrance
lorsque j’étais au repos, mais impossible de faire à pied plus de 200 à 300m . Les vacances m’ont un peu remis. En octobre, j’ai repris la
bicyclette


[surplus]


et j’ai pu faire 52 journées, jusqu’à Noël. Mes jambes vont de mieux en mieux et
j’espère retrouver leur ancienne vigueur - Enchanté de savoir que ta famille est en
bonne santé. Dis à Mme Déléage que nous formons les meilleurs
vœux pour elle et ses deux garçons. Puissent-ils être délivrés du cauchemar
allemand !


Cordialités bien sincères de toute la maisonnée


signature


[Pièce jointe : Journal Lettres à tous les français n°4 – Article L’usure des forces
allemandes]



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