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Transcription :


Mercredi 10 9bre 1915


Ma Chérie,


Je suis seul dans mon trou profond ; dehors la nuit noire et pluvieuse amollit les
courages avec les vêtements ; de temps à autre, les projectiles poussent leur
lugubre sifflement au-dessus de ma tête ; et dans le lointain, l’aboiement rauque
d’une mitrailleuse perce les longs silences. Mais il est 7 heures, je viens de
bien manger, je me sens en sécurité, je suis maître de mon temps jusqu’à demain à
4 heures ; aussi est-ce le moment du recueillement, celui où je pense le mieux à
vous tous, où je redeviens ton mari par la pensée. Ce moment je ne saurais mieux
faire que de l’employer à bavarder avec [toi d’autant] [lacune] que ma journée de
demain sera si chargée [que je n’aurai] [lacune] guère le temps de prendre le
crayon.


Oh ! tu sais, je n'ai rien à dire ; ns
continuons à mener
l'existence que je t'ai bien des fois décrite. La journée qui s'achève a été
médiocre ; les rafales de pluie n'ont guère cessé ; déjà les boyaux sont encombrés
par les éboulements et les amas d'eau ; on patauge, on se mouille, et il faut
travailler ferme pour réparer les dégâts de q.q.
heures d'averse. Puis la canonnade ne cesse jamais, son intensité varie suivant les
circonstances, mais jamais il n'y a cinq minutes consécutives sans un tonnerre
lointain ou proche ; chose curieuse, on s'organise pour la défensive, on ne paraît
préparer aucune offensive, et pourtant les artilleries gênent et harcèlent
l'adversaire sans répit ; c'est que, vois-tu, on n'ose plus guère engager
l'infanterie (sais-tu que nos q.q. jours
d'offensive en Champagne




seulement ns ont coûté de 40 à 50.000 blessés et un
nombre de morts encore inconnu mais gros ?), et alors il faut bien utiliser les
milliers d’obus fabriqués chaque jour ; on les use sur la tête des fantassins dans
le but de les « user » moralement un peu plus. On s'habitue à ce tintamarre qui ne
me réveille plus ; pourtant il cause q.q.
surprises ; ainsi hier, en relisant la lettre que je t’envoie, un obus a éclaté à
q.q. mètres derrière moi, je ne l’avais
pas entendu venir, et le bruit de l'éclatement a été si violent et si brusque que
j'ai jeté lettre et carnet et piétiné la lettre de M. Lucquet ; note bien que je
ne risquais rien, grâce à mon plafond de 4 m de terre ; j'ai poussé un vigoureux
juron, puis j'ai ri de mon réflexe nerveux si intempestif.- Chose plus curieuse
encore, cette existence si […] [lacune] refait ; ainsi malgré des heures les pieds
dans l'eau [...] [lacune] pas eu un coriza ; finies les aigreurs d'estomac et les
maux de tête, disparues les douleurs aux orteils ; mieux, le médecin major m'a
affirmé que mes valvules cardiaques était parfaites, après m'avoir si longtemps gêné
; toutes les fonctions s'accomplissent avec une régularité d'horloge. Tu sais, je te
ramènerai de la guerre une solide bête, qui a appris à aimer le vin et l'eau-de-vie,
et dont le cerveau est passablement alourdi.- Et pour terminer, une note grivoise :
je dors côte à côte avec le sergent Bigot, ns ns
tenons
chaud comme mari et femme, mais il a revu la sienne, et ma fois dans son rêve il a
failli se tromper, je l'ai réveillé à temps et tu devines le reste….-Toujours rien
au sujet de ma demande, que l'absence du colonel laisse dormir ; mais je conserve
bon espoir.


Tu vois que ma lettre est aussi vide qu'un discours d'académicien au temps de Musset
; telle quelle, j'espère qu'elle ne t'ennuiera pas. Sur ce, fais ma tournée
habituelle, et dis toi que j'aimerais bien t'embrasser dans le cou. Ton Jean



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