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Transcription :


Lundi 1er 9bre 1915.


Ma tendre Lisette,


Voilà déjà q.q. jours que je ne t’ai pas écrit un
peu longuement ; aujourd’hui je suis mieux disposé, mais je ne vois pas grand chose
à te dire.


Après 2 jours de vraie misère, hier et avant hier, j’ai repris le dessus cette nuit ;
à minuit, mon quart de veille achevé, je me suis offert un abondant repas froid,
avec, pour finir, un coup de madère et un bon cigare : tout cela grâce à ma bonne
Dia. Le sang m’est remonté aux joues et la joie au cœur ; et ma foi, abouté derrière
ma toile de tente et à la lueur de ma chandelle, j’ai fredonné mes plus belles
romances, pendant que le tintement de la pluie s’ajoutant au sifflement des obus
faisaient aux malheureux posant des réseaux barbelés une vie douloureuse. Comme on
devient égoïste à la guerre ! Depuis je reste en forme et continue à fredonner. Ce
n’est pas que le temps soit réjouissant ; notre ciel de Toussaint, sombre pluvieux
et froid, fait plutôt penser aux trépassés qu’aux bienheureux ; mais il faut à tout
prix réagir.


Ce matin, j'ai ouvert ton paquet, mais tu sais sans me presser ; je coupe les points
un à un, avec un flegme qui t'impatienterait ; seulement, en taillant, je pense à
tes petits doigts qui se sont piqués sur l'étoffe, à tes bons yeux qui me voyaient
par delà l’aiguille, à tes joues roses que je voudrais bien embrasser. C'est là
mon




meilleur moment, d'intimité lointaine et pourtant si réelle. Après vient l'inventaire
du contenu ; je constate que tout est bien choisi et arrive en parfait état ; le
saucisson à une mine appetissante ; la gelée n'a pas coulé ; enfin les bicots sont
bons ; quant au linge, je l’ai mis immédiatement et m'en trouve bien. Donc une bise
longue et profonde pour te récompenser.–Ta lettre du 29 m’est arrivée en même temps,
et ton agréable babillage m'a bien intéressé ; les riens que tu me rapportes ont
leur charme quand on est séparé du monde civilisé ; d'ailleurs les nouvelles de la
santé des petits ne sont pas des riens, tant s'en faut ! Et puis le Minet a vraiment
redressé son orthographe et rouvert sa petite cervelle ; dis lui que je suis très
content de lui, et embrasse-le longuement pour moi.


Tu me demandes si je persiste dans mes impressions sur la paix prochaine. Absolument.
Voici pourquoi. D'abord on n’a encore distribué aucun effet d'hiver, et cela
n'annonce pas une longue campagne d'hiver. Puis notre ancien ambassadeur à Berlin,
M. Jules Cambon, devient le bras droit de Briand aux Affaires étrangères ; ce n'est
évidemment pas pour rien. Ensuite notre nouveau Premier est avant tout habile et
souple, plutôt bien vu en Allemagne, capable de faire avaler une pillule amère au
Parlement. Enfin la présence de tant d’anciens et notables présidents du conseil me
semble avoir pour but de se porter caution devant le pays de ce qui va arriver.




Plus que jamais, je suis convaincu qu'après un mois ou 2 de luttes violentes dans les
Balkans, on se mettra à causer ; d'ailleurs on attribue déjà aux Allemands des
tentatives de paix, la presse en parle avec hauteur, mais on en parle, et
pour qui veut lire entre les lignes cela me paraît un symptôme sérieux. Il n’en faut
pas conclure que ces 2 mois seront calmes sur notre front ; je croirais plutôt qu'on
essaiera d'obtenir un nouveau succès analogue à celui de Champagne, afin de
faciliter la tâche des négociateurs, de leur côté, les Boches peuvent avoir le même
désir et s'efforcer de ns repousser
q.q. part.– D'ailleurs je suis encore
convaincu que l'Allemagne ns offrira des conditions
relativement bonnes, pour bien des raisons dont voici les principales ; elle a
appris a ns estimer et ses journaux ne cachent pas
que ns sommes son seul adversaire très redoutable,
puis elle tient à ns ramener à elle, prévoyant que
son duel contre l'Angleterre et la Russie recommencera tôt au tard ; cela estsi vrai
que ces grands journaux pangermanistes examinent déjà cette éventualité, et ils ne
le font qu'avec l'assentiment du gouvernement allemand, peut-être à son instigation.
Voilà mes prévisions, et ce sont celles de beaucoup d'officiers ici. Mais tu sais,
je ne suis pas un augure, et je ne confie cela qu'à toi.


Conclusion pratique et personnelle : il faut chercher à se tirer d'affaire pendant
ces 2 mois, ensuite on aura bien des chances de rapporter ses os chez soi. J'ai




très sérieusement réfléchi aux moyens d'atteindre ce but ; j'en vois un bon, il
s'agirait d'utiliser à mon profit l'article 5 de la loi Dalbiez (15 août 1915) ; je
me documente, je sonde le terrain, avant d'engager une demande ; une fois revenu à
Habarcq, j'agirai au mieux, et naturellement je te tiendrai très exactement au
courant. Je ne puis, et pour cause, préciser davantage aujourd'hui ; mais sois bien
convaincue que je travaille. Ne sois pas trop impatiente, ne te fais pas
d'illusions, puisque tu vois je te communique mes moindres pensées. Compte sur moi,
et pour agir et pour te tenir au courant. Patience....


Il ne faut pas t'inquiéter de ma santé ; elle reste solide malgré le
mauvais temps et notre triste existence ; je mange toujours beaucoup et je digère
sans difficulté ; seules mes dents auront peine à attendre mon retour, car je ne
puis ni les laver ni les soigner, mais actuellement ce n'est qu'un détail. Je ne
dors pas trop mal sur la terre, malgré le froid et humide ; parfois mes vêtements
tout tachés me dégoûtent, cependant on s'y habitue. Et voilà, je me console en
pensant que tu restes fraîche et rose, et que je te retrouverai ainsi ; dis ?


La dessus je t'embrasse “comme je sais y faire” ; et puis tu feras une ample
distribution à toute ma chère maisonnée.


Ton Jean



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