Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


FRAD071_19151027_53J6_0300

Transcription :


Mercredi, 27 8brebre 1915


Ma chérie,


Ta lettre du 23 m’est arrivée hier au soir ; je l’ai attendue jusqu’à 9 heures, et ne
me suis allongé qu’après avoir lu tes bonnes nouvelles et senti que notre « fil »
est plus solide que jamais. Cette douce assurance m’a aidé à trouver le sommeil, et
ce matin avant d’écrire, je viens de relire ta tendre et plus courageuse lettre.


Nous sommes très tranquilles ici, en ce sens que ns
n’avons ni alertes ni gardes à fournir, notre plus importante occupation consiste en
des corvées de nettoyage et de creusement d’abris. Les canons ne se taisent par pour
cela ; ainsi hier, grâce au temps clair, les artilleries adverses se sont longuement
prises à partie ; cela ns passait au-dessus de la
tête, pour aller éclater à 2 ou 300 mètres derrière nos abris ; les gars montaient
même sur le billard pour constater les points de chute des projectiles et compter le
pourcentage de ratés : 1/3 disaient-ils ; les 105 et 150 boches ne sont donc pas
parfaits, mais ils en ont encore en abondance. Le plus gênant, c’est que cette
musique s’est prolongée tard dans la nuit, et comme nos 75 sont très près derrière
nous, on a le tympan déchiré toutes les 5 minutes et il faut dormir ferme pour ne
pas s’éveiller : on y arrive pourtant.




Ainsi que je te l’ai dit plusieurs fois, notre secteur devient calme, on ne travaille
qu’à se terrer et à se protéger ; puis on va, paraît-il, essayer de
ns donner des aliments chauds mais sur ce
point je reste sceptique, car je constate comment les ordres sont compris et
exécutés : ce sera encore une velléité stérile. A ce propos, j’ai lu hier dans le
Bulletin des Armées l’interview accordée par le Gal Joffre à un journaliste américain, et j’ai été stupéfait de
constater l’écart qui existe entre les réalités et les affirmations de notre
généralissime ; est-il si mal renseigné par ses sous-ordres, ou veut-il continuer le
bluff qui endort le pays ? je ne sais, mais ceux qui gobent cette prose officielle
sont absolument trompés. D’ailleurs, dans les tranchées, on ne veut plus lire ce
Bulletin, et on n’en parle que pour s’en moquer. Le bruit court que notre
divisionnaire est furieux du peu d’entrain que ses bataillons mettent à attaquer, et
on lui prête le propos suivant : « La 58ème division de réserve
ne vaut pas un bataillon de zouaves, et je n’ai qu’un désir, celui de la lâcher le
plus tôt possible. » Et les loustics d’ajouter : on lui donnera bien un bouquet
pour le faire partir. Notre colonel vient d’être évacué pour maladie, et chacun de
se dire : à quand mon tour ? Seulement, pour la troupe, il faut être à moitié mort
avant de monter dans les autos à croix rouge ; le service sanitaire est très dur,
dans la crainte des simulateurs, et parfois il abuse vraiment. Voilà bien des
faits que le public de l’intérieur ignore, et je pourrais en accumuler jusqu’au bout
de mon papier. Je m’arrête ; mais




dites-vous bien et dites autour de vous, qu’il s’en faut de beaucoup que tout aille
bien, et que pour vous rapprocher de la vérité il faut souvent prendre le
contre-pied de ce que disent les journaux.


Hier, j’ai eu une surprise ; Claudia et Catherine m’avaient envoyé 2 boîtes bien
empaquetées que je croyais être du rôti à la gelée ; je les apporte ici, de
préférence à des boîtes de conserve ; et au moment de manger, je constate que c’est
de la bonne confiture, mais pas de viande. Et alors, je me suis rappelé, trop tard,
que le colis de grillé de porc n’est qu’en route ; résultat, j’ai de la confiture
pour l’escouade, mais peu de viande. Rassure-toi tout de suite, je te dis cela pour
bavarder, car il me sera aisé de réparer cette erreur.-A propos de tes conserves,
ton cassoulet était excellent ; plus tard, tu pourras m’en
renvoyer, ainsi qu’une boîte de jambon glacé ; pourtant, les boîtes à réchauffer
sont plus appétissantes. Mon petit réchaud va très , je l’utilise chaque
jour ; inutile de m’envoyer de l’alcool solidifié, j’en trouve ici.


Vers la fin de la semaine, ou au début de la prochaine, tu recevras la visite d’un
permissionnaire de Bourges ; c’est un M. Bigot, sergent à ma section, habitant près
de l’usine à gaz, où il est employé ; il est passé plusieurs fois à la maison pour
relever les chiffres du compteur. Il t’apportera donc de mes nouvelles, précises et
fraîches ; il te parlera de la guerre, du bombardement du 11, car il est au front
depuis le début ; c’est un assez bon camarade, que je te prie de bien recevoir, et
s’il peut m’apporter un litre de marc tu l’en chargeras ; il te remettra une fusée
de 105 que je veux faire monter en encrier, en souvenir du 11 8bre … Je lui demanderai




d'aller te voir pendant une matinée de préférence, car les soirées tu pourrais être
absente.


Dans une carte, je te disais, en réponse à une lettre, qu'il valait mieux, à partir
de maintenant, conserver tes disponibilités, au lieu de les placer. Quant à tes
bons, je crois que tu peux sans inconvénient les faire renouveler pour 3 ou 6 mois,
au fur et à mesure qu'ils arrivent à échéance. Si dans
q.q. mois tu pouvais disposer d'un
billet de mille francs, ns pourrions déménager sans
toucher à nos placements. Enchanté que Pépé se soit installé pour
q.q. temps et qu'il se plaise avec vous
; je resterai bien tranquille tant qu'il sera auprès de vous.Plus rien à
dire, malgré mon désir de remplir mon papier,
à tous mes
embrassades les plus affectueuses.Jean D.



Aucun commentaire