Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


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Transcription :


Samedi 23 8bre
1915.


Ma chère grande Amie,


Tes longues et bonnes lettres continuent à m’arriver régulièrement, au bout de 2
jours seulement. Faut-il répéter qu’elles me causent toujours le même plaisir, vif
et délicat ? Tu me crois sans peine, etant donnée la tendresse dont tes missives
débordent. Et puis, ta sollicitude à m’envoyer des colis, ton art de me les
présenter, tout cela me touchant bien plus que je l’exprime.


Aujourd’hui je suis de jour, et ainsi j’échappe à la marche de ce matin : bonne
affaire. D’autant meilleure que nous quittons Habarcq demain dimanche, vers 2 ou 3
heures, pour rejoindre les tranchées. Nous y passerons 10 jours consécutifs, dont 5
en deuxième ligne d’abord, puis 5 en 1ère ligne ; viendront
ensuite 5 jours de repos ici. Et la vie continuera ainsi, le cycle etant de 15
jours ; il est vrai qu’il peut y avoir des contre-ordres, des changements.


Pendant les 6 jours que ns achevons de passer ici,
notre vie n’a pas été trop malheureuse. Nos journées étaient occupées, sinon
remplies, par des exercices, et des revues qui font "rouspéter" les poilus. Notre
nourriture chaude est meilleure




que celle des tranchées, et ns pouvons y ajouter
q.q.
supplément ; grâce à l’obligeance de braves paysans
dont ns occupons les écuries. Les journées sont
claires et ensoleillées, mais les matinées et les nuits sont froides et humides par
suite d’un épais brouillard. On fait le possible pour éviter les coups de froid.


Après avoir fait pendant 1 mois les ingrates fonctions de chef de section, je suis
enfin relevé. C’est un ancien sergent de la Cie

M. Pellissier, qui devient mon chef ; ce n’est pas un
mauvais garçon, et nos anciennes bonnes relations se sont tout de suite rétablies.
C’est l’un des 5 sergents nommés ss
-lieutenants en 9bre

1914 et venus au front en janvier
dernier ; mais ils ne sont plus que 2, les 3 autres sont morts. A ce prix, je
n’envie pas leurs galons, le mien est moins dangereux - On rappelle beaucoup
d’officiers des dépôts ; ainsi ns venons de recevoir
le Ct
Lemenestrel (que j’aime
tant !), le capitaine Roche, et 2 lieutenants ; leur arrivée a même provoqué
q.q. mécontentement, car ils ont remplacé
des officiers qui exerçaient leur commandement de compagnie depuis un an.- A propos
d’officiers, j’ai eu l’occasion de m’entretenir amicalement avec une demi-douzaine
d’entre eux ; ils ne




m’ont pas caché qu’ils ont par dessus la tête de cette guerre, qu’ils désirent la
paix la plus proche possible et à n’importe quel prix. Juge par là de l’état
d’esprit des subordonnés ; d’ailleurs c’est à qui se débrouillera pour se faire
ramener à l’intérieur ; ceux qui ne le font pas, sont des poires ; cela se dit
ouvertement.


Ainsi que je te l’ai déjà expliqué, notre secteur va sans doute devenir plus calme,
on le nourrit de défenses, on y creuse des abris profonds ; tout cela n’indique pas
l’offensive prochaine. Tant mieux !


La nouvelle de la mort de ce pauvre Mérot m’a bien peiné et tu peux écrire que je
prends grande part à leur malheur. Pourtant j’en ai déjà tant vu tomber !...


Colis ! N’en jetez plus, mes musettes et le reste sont plus que bondés ; je vais être
obligé de laisser ici un petit dépôt de vivres que je retrouverai le 4 9bre

. Hier, me sont arrivés : ton tabac
que j’emporte, un colis de victuailles de St
Etienne, un colis
non encore ouvert du Coteau. Je viens de l’ouvrir : gourde pleine de quina,
chocolat, pruneaux, bonbons, roti de porc, etc ; c’est beaucoup plus qu’il m‘en
faut ; et elle m’annonce encore un colis avec du linge ! je vais arrêter les
frais !


Plus rien à dire ; sinon que je pense




beaucoup à vous tous, et que je vous envoie mes plus tendres embrassades.


Ton grand ami, Jean



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