Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


FRAD071_19151014_53J6_0262

Transcription :


Jeudi, 14 8bre 1915.


Ma tendre Amie,


Aujourd’hui tu n’auras qu’un petit mot, d’abord parce que je viens de faire 3 cartes
(Alger, le Coteau, St Etienne), et ensuite parce que les nouvelles sont rares dans
nos trous ; nous sommes en effet totalement séparés du monde : aucun journal, aucune
nouvelle, rien que nos chères lettres de l’intérieur.


Par contre, la journée est claire et douce, et n’étaient les vilains hurlements du
canon, on jouirait pleinement de cette belle arrière-saison ; je vous souhaite
pareil temps, afin que ce jeudi vous permette une longue promenade, dont mes petits
gars seraient très heureux. Nous creusons tout le jour, mais il faut lever la tête
pour apercevoir un coin de bleu ; cette nuit les corvées de terrassement vont
recommencer, et ainsi de suite jusqu’à la fin… La fin ? laquelle ? et quand ? Le
pessimisme nous gagne peu à peu sur l’issue de cette gigantesque et cruelle
guerre.


bien des choses expliquent ce pessimisme, et il est bon que vous les sachiez, afin
d’estimer à sa médiocre valeur le boniment des journaux.


D’abord, il n’est pas vrai que les officiers partagent tous les dangers et toutes les
privations de leurs troupes ; même en 1ère ligne, ils sont
relativement bien abrités et bien nourris ; et dès qu’on arrive au repos, leur
sort fait contraste avec celui de leurs hommes. Les contacts entre eux et leurs
subordonnés sont rares et plutôt désagréables. Le résultat, c’est que, sauf
q.q. exceptions, ils ont peu d’ascendant
sur leur troupe.


Puis trop d’inégalités, de petits privilèges se rencontrent même ici, sans parler des
scandaleux embusqués, des ouvriers qui gagnent 6 à 10 francs par jour tandis que les
camarades se font casser la gueule pour un sou, des industriels




et des commerçants que la guerre enrichit. Exemples : notre nouveau chef de section
arrive samedi passé, mais au lieu de prendre son commandement de suite pendant les 2
jours de danger, il disparaît dans l’abri du commandant pour ne réaparaître qu’en
2ème ligne ; nos Cies
renferment des territoriaux de 43 ans à côté de jeunes gens de 20 ans, il
y a forcément incompatibilité entre ces éléments, et toujours on favorise les
jeunes ; les territoriaux ne sont bons qu’à combler les vides et à écoper : aussi,
bien malin celui qui les ferait se dévouer !


Ensuite on ne ns protège pas contre les exploiteurs ;
ns payons des prix fous les choses les plus
courantes ; q.q. exemples : le vin 18 sous, un
œuf 5 sous avec son poulet dedans, une bougie de 2 sous se vend 6, un journal 2
sous, et ainsi de suite. Les bourses deviennent très plates, et les poilus n’en
grincent que plus fort d’être ainsi laissés à la merci des mercantis.


Enfin, je t’ai dit que nous voisinions avec une centaine de cadavres ; je suis allé
les voir hier soir, entre chien et loup, j’ai appris qu’ils sont là depuis 3
semaines (depuis l’attaque du 26 7bre). Qu’attend-t-on pour les
relever, les identifier, les ensevelir, marquer leur place ? On pourrait le faire
sans courir aucun danger ; de la sorte, on fixerait les familles de ces malheureux
qui restent dans une incertitude mortelle, on montrerait qu’on a du respect pour ces
braves, on éviterait de déprimer ceux qui ont ce triste et honteux spectacle sous
les yeux, et par surcroit on supprimerait une cause de contagion. Sais-tu ce qu’on
attend pour faire cette besogne ? On attend le bon plaisir des brancardiers
divisionnaires à qui ce soin incombe ; mais ces « Messieurs », tous fils à papa,
font de la musique et de la photo, et ils ne veulent pas exposer leur chère peau en
montant en première ligne. En somme, on ne rend hommage aux braves qu’en paroles et
dans les palabres ; en fait, on les traite comme des charognes.




Tu sais que je parle de tout cela sans acrimonie, sans rancaur personnelle, avec le
seul sentiment de tristesse qui naît de tant de fautes et de tant d’égoïsme. Je
t’écris simplement pour vous renseigner de manière exacte, et pour maintenir entre
nous deux cet étroit contact intellectuel et moral qui a tant de prix.


Depuis notre tentative manquée du 11 courant, notre secteur est calme ; pourtant, la
nuit une vive canonnade et fusillade se déclanche subitement ; mais ce ne sont que
des alertes sans conséquence. Nous ignorons absolument ce que les opérations
entreprises à gauche ont donné ; ce silence, cette ignorance me paraissent de
mauvais augure.- Le bruit court que le cabinet Viviani est renversé ; est-ce vrai ?
pour quelle cause ? qu’en résultera-t-il ? Si la nouvelle se confirme, je suis tenté
d’y voir une preuve que bien des choses vont mal pour nous.


Ta lettre du 11 m’est arrivée hier à 10 heures ; je me suis levé, et à la lumière
falote d’une chandelle je l’ai savourée. Donc la question de tes mandats est réglée
et te voilà plus riche d’une obligation, sans compter tes disponibilités : parfait.
Croirais-tu que j’ai totalement perdu le souvenir de ce que tu possèdes en papier
d’Etat ? C’est la guerre… Quant à ton percepteur, il est en effet bien négligent
et c’est une preuve de plus du « je m’enfoutisme » général ; s’il tarde trop à te
répondre, envoie un mot au ministère des finances, au besoin de l’écrirai
moi-même.


A demain de vos chères nouvelles ; embrasse Père et les enfants bien
affectueusement, à toi mes tendres caresses.


Jean



Aucun commentaire