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Transcription :


Vendredi, 8bre 1915.


Ma chère petite Femme,


Tes lettres si affectueuses me font grand bien ; elles m’aident à passer les heures
lentes ou inquiètes ; mon émotion en les lisant rappelle un peu celle des collégiens
qui reçoivent la visite de leur maman. Et puis tu as une façon calme de le dire « ma
petite femme » qui me fait songer à une petite Louise blottie dans mes bras ; c’est
un joli et doux souvenir, dont je me repaits
q.q. instants : merci de l’avoir fait
revivre dans ma mémoire.


Ce matin, au « réveil », on me remet tes petites épîtres des 4 et 5 courant ; tu vois
que je suis plus vite servit que toi. Et tout d’abord un bon point, car de l’une à
l’autre le changement de ton est marqué, la 2e montre plus de
calme et de volonté ; tu t’habitues à vivre dans l’état d’esprit qui sera le nôtre
pour plusieurs mois encore. C’est bien, reprends de plus en plus la maîtrise de
toi ; car rappelle-toi ce que je t’ai demandé : je ne voudrais pas pour beaucoup te
retrouver séchée, les yeux frippés, les traités tirés, vieillie en un mot.


Tous tes menus détails sur mes colis m’amusent bien et j’en jouis un peu comme un
gosse qu’on câline quand il a mal ; tout est bien réglé, bien arrangé, et je n’ai
rien à changer à ce que tu as projeté ; ce sera très bien ainsi, et je serai
incontestablement l’un des maris les plus gâtés à distance, en attendant de l’être
de près. Mes précédentes lettres répondent à la plupart des questions que tu poses ;
voici pourtant q.q. réponses supplémentaires.
1°Saucisson : j’en suis suffisamment pourvu pour
q.q. jours ; tu pourrais m’en renvoyer un du
25 au 30 courant, cuit ou cru peu importe.


[surplus]


André a-t-il reçu la toile de tente boche que je lui ai envoyée ; as-tu bien traité
l’heureux caporal qui t’a apporté de mes nouvelles ?




2° Linge ; tu pourras m’envoyer un caleçon de laine à l’occasion, mais il n’y a rien
qui presse, car mon pantalon et mes guêtres sont très chauds ; de même pour les
chemises, tu pourras m’en envoyer 2 chaudes, mais il n’y a pas urgence, puisque tu
m’envoies déjà chandail, flanelle et tricot. Quant à mon pauvre linge d’été, je
devrai le balancer si je ne parviens pas à te le retourner. Je te promets de mettre
ma flanelle dès que je l’aurai reçue : es-tu contente, et m’enverras-tu un bon
baiser en paiement ?


Un mot au sujet des enfants. André a-t-il commandé ses livres sans délai à Bourges,
afin de se mettre tout de suite au travail ? Ou bien ceux de l’an passé lui
suffisent-ils (sauf hre et
gie . Il faudra
dès le début le réhabituer à faire un travail bien personnel, en l'isolant le plus possible pendant qu’il fait ses
devoirs.-


Quant à Maurice, la solution adoptée par M. Vauron est la meilleure pour les raisons
suivantes ; M. Lucquet est actuellement le meilleur maître de l’ecole, et de
beaucoup ; en outre, nous étions et sommes restés de bons amis, et j’ai la certitude
qu’il saura ménager Maurice tout en en tirant des efforts, peut-être lui enverrai-je
un mot à ce sujet ; enfin et surtout, si Minet revenait en 5ème,
il y trouverait un maître paresseux, médiocre, politicien, qui sait que je l’estime
peu (M. Dubuisson).- J’espère que malgré la classe et les devoirs, mes 2 chéris
trouveront le temps d’ecrire q.q. mots à leur
papa.


Enchanté que tu te trouves bien dans ton appartement n° 2 ; j’approuve fort ton
arrangement qui sépare les enfants au lit ; mais ton gaz ne va-t-il pas trop te
manquer ? et ta belle batterie ? et ton buffet ?




Enfin, tu es meilleur juge que moi. Tant mieux encore que les Lanfranchi soient des
gens convenables ; mais dis-moi, jusqu’à quelle date restent-ils, et à
quelles conditions ? J’ai perdu tout cela de vue.


Que te dire de moi ? Je reste solide, je suis habitué à la dure, je me réchauffe
assez vite une fois roulé dans ma couverture, mes mains sâles me répugnent moins, et
quand à mon visage j’ai évité d’apporter une glace afin de n’être pas tenté de le
regarder. On trouverait sur moi assez de boue et de poussière pour faire pousser un
petit chou. D’ailleurs tous ces détails d’ordre matériel ne sont pas de première
importance, même pour nous ; ce qui l’est davantage, c’est l’invraisemblable vie de
troglodytes de taupes que nous menons, avec la menace qui constamment passe en
sifflant au-dessus de nos têtes. Je commence à mieux m’expliquer l’état d’esprit de
ceux qui mènent cette existence depuis 14 mois ; leur amertume, leur jalousie et
surtout leur révolte intérieure sont le résultat de misères physiques et morales
plus dures et surtout plus prolongées que notre état actuel de civilisation le
permet ; quand je pense à l’abime qui sépare la vie des tranchées et celle d’avant
la guerre, je reste stupéfait en voyant que des hommes peuvent passer de l’une à
l’autre. Je ne sais que ce qui se passe autour de moi ; mais je puis t’affirmer que
le 295e est bien usé, et j’ai l’impression que les autres
régiments doivent être à peu près analogues. Evidemment les journaux ne vous disent
pas un mot de cela, et ils ont raison ; mais crois-moi, ce sera l’une




des causes profondes, inconnues du public, qui contribueront le plus à abréger la
guerre.


Autre mise au point. Notre offensive en Artois nous a apporté une nouvelle et
sérieuse déception ; nos chefs ont cru à la percée, et pendant
q.q. heures ils ont affirmé de bonne foi
qu’elle était faite ; cela est si vrai, c’est que, par un ensemble de mesures
rapides, le régiment partit le 24 7bre très allégé afin de mener rondement la
guerre en rase campagne ; on esperait coucher à Douai au bout de 2 ou 3 jours. Le
resultat, vous le connaissez ; il n’y a presque rien de fait ici ; les Boches
contre-attaquent et surtout tirent beaucoup. A quoi attribuer ce quasi-échec ? nos
troupes de choc ont-elles manqué de mordant, ou leur tâche était-elle surhumaine ?
Je ne sais.


Et ce n’est pas la situation balkanique qui nous apportera une consolation ; la
campagne des Dardanelles est visiblement arrêtée, par impuissance sans doute. Les
Bulgares réalisent ce que je t’écrivais de Camblain il y a environ 4 semaines, les
Grecs et les Roumains ne paraissent pas pressés de secourir leurs alliés serbes ; il
faudra encore envoyer là-bas des petits soldats de France…Tout cela ne nous
rapproche pas du terme.


Trois mois aujourd’hui que nous nous sommes séparés, ma petite chérie ; ce 8 devient
une sorte de triste anniversaire. Souhaitons que la fin du prochain trimestre nous
apporte des impressions plus gaies et des perspectives plus rassurantes.


La-dessus, je t’envoie mes plus tendres baisers pour toi et les enfants, et je te
prie de faire à Père toutes mes amitiés les plus affectueuses.


Jean


P.S. Veux-tu m’envoyer q.q. journaux, sous bande,
en franchise, même adresse ; expédier le soir même, dès que vous les avez lus ; cela
nous manque beaucoup.



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