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Transcription :


Lundi, 4 Octobre 1915.


Ma bien chère Femme,


Voici notre 2ème jour de repos qui s'achève, bien
des choses manquent dans ce gros bourg, et il est assez difficile de se
reapprovisionner en conserves et objets divers. Mais tel quel, ce patelin est le
bienvenu, car on s'y sent en sécurité, on couche sous un toit et la paille même
pourrie et pouilleuse est plus agréable que la terre humide des tranchées. Donc on
s'occupe à se nettoyer, et ce n'est pas rien ; mon caoutchouc était affreux et il a
fallu le laver comme un mouchoir de poche ; faire laver son linge est tout un
problème, il m'a fallu chercher longtemps pour trouver une femme disposée à me faire
ce travail. Il m'est arrivé un petit contre-temps : un ballot que j'avais deposé au
fourgon de la compagnie est maintenant perdu, ou plus exactement volé ; inutile de
récriminer, car toute recherche et toute punition serait inutile, il n'y a qu'à se
passer des objets perdus ou à les remplacer. Conséquence je n'ai plus de boutons
mécaniques et presque plus de chaussettes ; donc envoie-moi prochainement q.q. uns de ces boutons (12) et 2 paires de chaussettes, au lieu
d'une que je t'avais déjà demandée.


Nos 4 jours de repos ecoulés, je ne sais où nous irons ; il est encore
question de nous déplacer.– Les résultats de notre offensive en Artois sont minces,
on a pris q.q. tranchées, mais on a pas pu percer ; je ne
te cache pas qu'autour de moi on ne croit pas pouvoir percer, les




attaques reprendront sans doute, et je veux encore espérer qu'elles
donneront des résultats ; pourtant je suis sceptique par moment. D'ailleurs l'etat
d'esprit des troupes que je vois n'est pas du tout engageant, et plusieurs régiments
ne sont pas du tout disposés à se sacrifier pour tenter le succès.– En Champagne,
après q.q. brillants succès au debut, nous sommes arrêtés
devant la 2ème ligne allemande ; espérons
aussi que c'est arrêt n'est que provisoire, et que l'offensive va reprendre ; si
vraiment on est arrêté, après une si longue preparation et temps de régiments
concentrés sur certains points, c'est que vraiment il n'y a rien à faire ; et alors
un grand découragement s'emparera de tous, et peut-etre même des chefs. Cela
hâterait-il la fin de la guerre ? on ose le dire. Et quelle paix s'en suivrait ? on
ose encore moins y penser. Autour de moi, les gens sont si las qu'ils accepteraient
n'importe quelle paix, quitte à le regretter peu après ; la situation militaire et
morale me paraît vraiment critique ; le mois ne se passera pas, vraisemblablement,
avant qu'elle se soit dénouée.


En attendant, il me faut vivre et durer, éviter les dangers dans la
mesure du possible, se garder des bronchites et des courbatures. J'y veille très
attentivement
, tu peux m'en croire.


À bientôt de tes nouvelles ; embrasse bien tendrement nos enfants, je
t'envoie mes caresses les plus câlines.


JDėlėage



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