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Transcription :


Samedi, 2 8bre 1915.


Ma chère petite Louise,


Ta lettre du 28 m’arrive ce matin, dans mon terrier où il fait froid ; elle me vaut
q.q. bonnes minutes, en ce sens qu'elle
me permet de vous suivre par la pensée et de compatir à tes petites misères :
migraine, voyages, etc... En même temps je reçois une carte de Berthe, toute
affectueuse, et qui m'annonce l'envoi d'un colis ; si il y a des gâteries, je les
réserverai pour le prochain séjour aux tranchées.


La nuit prochaine, nous serons relevés ; nous aurons 4 jours de repos à 6 ou 7 Km des
tranchées ; si tout se passe bien, nous pourrons nous étendre sur de la
paille et sous un toit vers 3 heures du matin. Nous pourrons ainsi manger chaud,
boire à notre soif, et nous nettoyer des pieds à la tête : tu penses si ce sera un
bonheur ! Grâce à q.q. boîtes de conserves que
j'avais eu le soin d'emporter, je n'ai pas trop


[surplus]


Aujourd'hui te voici bien installée ; tu m'auras sans doute écrit une longue lettre
que je recevrai peut-être avant de remonter aux tranchées.


En attendant, recois mes plus tendres caresses et embrasse bien fort mes 2
chéris.


J. Déléage




mal vécu ; mais ma provision est épuisée et il est temps de rentrer en pays civilisé
pour me ravitailler. On dort plutôt mal : de petits sommes, coupés par le froid et
par les corvées à surveiller ; cependant je n'eprouve pas l'impression
d'accablement, de manque de sommeil que je constate autour de moi ; il est vrai que
j'ai moins de fatigue et plus de liberté que mes “subordonnés”, je le dois à mes
fonctions de chef de section ; celles-ci me valent bien d'être “ attrapé” quelques
fois à cause de la négligence ou du mauvais vouloir de mes poilus, mais elles me
valent aussi plus d'une douceur : ceci compense cela. J'ai tout de même pris
q.q. autorité sur mes gars, malgré leur
caractère aigri et irritable ; ils commencent à m'estimer, à s'attacher un peu à
moi, et je crois pouvoir compter un peu sur eux si je me trouvais dans un mauvais
pas : ce résultat relatif me fait grand plaisir. Mais, tu peux m'en
croire, le commandement est très difficile par suite de l'usure morale de mes




soldats ; il y faut presque autant de diplomatie que pour diriger des instituteurs
syndiqués.


La nuit du 1er au 2 n'a pas été trop agitée ; à notre droite, une
courte mais vive canonnade provoquée par l'occupation d'un élément de tranchée
ennemie ; tout autour, le bombardement auquel on ne prête déjà plus guère
d'attention, tant on se fait vite à tout. Pendant ces 2 dernières nuits, ma section
a creusé un boyau et établi un barrage jusqu'à 30 mètres de la ligne ennemie ; c'est
un brin émotionnant, mais en réalité assez peu dangereux et tout s'est bien passé :
je reviens de vérifier le travail de la nuit


Je vais te demander de m'envoyer un colis le plus tôt possible, et afin de gagner du
temps de l'envoyer, non par le dépôt de Bourges, mais directement par la gare. Voici
ce que je voudrais, à moins que tu ne l'aies déjà envoyé avant de recevoir ma lettre
: 1°deux paires de chaussettes laine fortes ;




2°un tricot et une caleçon en coton ; 3° deux cravates en bleu foncé, à col un peu moins haut que le modèle ; 4° mes
gants de laine ; 5°:cinquièmement un petit réchaud de tranchée, léger, peu volumineux, probablement à essence solidifiée ; je ne puis te
donner d'autres indications tu feras pour le mieux. 6° deux bouts pour mes
bretelles
. Et voilà tout ; je n'ai pas besoin d'argent, ni de victuailles
puisque tu m'annonces l'envoi d'un saucisson et de
q.q. fromages ; à ce propos, tu pourrais
chaque quinzaine m'envoyer un saucisson avec 2 petits fromages bien secs
et
ou
q.q. figues : je les conserverai pour mes
séjours aux tranchées.


A ma prochaine lettre, je remercierai Père d'avoir pensé à gâter son soldat ; mais
peut-être sera-t-il bientôt de nouveau auprès de toi, car je l’en ai prié, prévoyant
que ce mois d'octobre va être très mouvementé et plein d'imprévu ; j'ai cru bien
faire en lui demandant.


Ci-joint un souvenir pour mon cher André : c'est une coupure de 2 marks trouvée sur
l'un des morts qui nous tiennent si tristement compagnie. J'ai également mis de côté
pour lui une belle toile de tente allemande, qui lui parviendra par l'un des
prochains permissionnaires.



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