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La famille Déléage

Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


FRAD071_19150929_53J6_02020

Transcription :



Mercredi 29 7bre 1915.

Ma chère Louisette,


Je t’ai promis, presque solennellement, de te dire la vérité ; je vais
m’exécuter, mais en revanche tu m’as donné l’assurance que tu aurais les nerfs
solides et le cœur ferme.


Je suis depuis ce matin dans des tranchées conquises depuis 2 jours,
l’ensemble de ces tranchées et boyaux forme un véritable « labyrinthe », où j’ai
erré 3 heures cette nuit, absolument perdu. Les traces de la lutte ardente y
sont nombreuses et saisissantes ; et d’abord elles sont plus qu’à moitié
détruites par l’ouragan de mitraille que notre artillerie y a lancé, aussi
sont-elles incommodes et horriblement sâles malgré les réparations urgentes que
nous y avons faites ; tout y manque : l’eau (propre ou sâle), les boyaux, les
latrines ; elles sont à moins de 200 mètres de la 1ère ligne
ennemie, avec laquelle elles




communiquent par des boyaux obturés ; elles sont parsemées de cadavres français
et allemands ; sans presque me déranger j’en compte bien 20 figés dans les
attitudes les plus macabres. Ce voisinage n’est pas encore nauséabond, mais il
fait tout de même mal aux yeux ; ce matin, à 5 heures, nous arrivons mouillés et
harassés, et j’entre dans le premier abri venu pour me détendre, j’avise une
bonne planche, m’y étends, la trouve moelleuse, mais 5 minutes après je
m’aperçois qu’elle fait sommier sur 2 cadavres allemands ; et bien, crois-moi,
ça fait tout de même quelque chose, au moins la 1ère fois.
On marmite fort tout autour de nous, et vraiment c’est parfois un vacarme ; déjà
je ne salue presque plus.


Le mal n’est pas là ; il est surtout dans le temps qui est affreux ; depuis trois
jours au moins, les rafales de pluie succèdent aux averses ; les boyaux sont des
fondrières inommables, où l’on glisse




où l’on se crotte affreusement ; aussi suis-je sâle au superlatif, au moins
jusqu’à la ceinture ; mes mains sont boueuses et le resteront jusqu’au départ ;
mes souliers sont pleins d’eau ; heureusement le corps est sec, car l’air est
presque froid et le ciel livide. Autour de moi les gens font une tête ! Il nous
faudra beaucoup de patience et de moral.


Nous sommes coiffés du nouveau casque en tôle d’acier ; c’est lourd et incommode,
mais cela donne une sérieuse protection contre les éclats de fusants et contre
les ricochets, aussi le porte-t-on sans maugréer.


Nous avons aussi tout un attirail contre les gaz asphyxiants. Mais nous serons
mal ravitaillés : un seul repas, de nuit, qui arrivera froid le plus souvent ;
et cela s’explique à la fois par la longueur des boyaux et par la difficulté de
parcourir une large zone découverte.


A ce tableau un peu sombre, mais véridique,




il convient d’ajouter deux correctifs ; d’abord nous aurons surtout un rôle
défensif, nous sommes chargés de mettre en état un secteur très bouleversé ;
ensuite les Allemands contre-attaquent peu, par suite du manque d’effectifs et
de l’etat de leurs affaires en Champagne. Pour ces 2 raisons il se pourrait très
bien que nous n’ayons pas à les regarder dans les yeux ; c’est d’ailleurs le
vœu unanime ici.


Ma lettre va t’arriver en pleine période de réinstallation et de soucis ;
j’essayerai d’en prendre ma part de loin ; cela me distraira et me fondra un peu
plus avec vous. Je te souhaite du calme et du courage pour triompher de ces
petites difficultés.


Tu sais combien je t’aime et quels tendres baisers je t’envoie ; partage avec
nos chers Petits.


JDéléage


PS. J’approuve absolument ta décision relative à la gentille offre de
Catherine




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