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Transcription :


Dimanche 19 7bre 1915.


Ma chère Lisette,


Je ne sais pourquoi je me mets à t’écrire car j’ignore absolument si
q.q.chose viendra au bout de mon
crayon.


Le ciel est d’un beau bleu, mais le vent souffle en rafales violentes et les convois
de camions automobiles sillonnent les routes presque sans arrêt ; donc impossible
d’aller se promener, ce soir, ailleurs que dans les bois ; mais les bois sont
hors des limites assignés à notre cantonnement, il faudra donc jouer
ou lire. Jouer, j’en suis excédé. Lire, oui ; mais je n’ai pu me procurer qu’un
roman de Pierre Loüys intitulé les « Aventures du roi Pauzole » ; c’est plein de
petites femmes nues dans les poses les plus diverses et les plus osées, genre
« Aphrodite » ; en d’autres temps, cela m’aurait amusé ; mais le contraste entre ces
aimables obsc
énités et les préoccupations de l’heure est si
violent, que l’intérêt ne vient pas, et que même je me demande si ce n’est pas une
lâcheté de donner son attention à ces dessins et à leur commentaire. J’ai commencé
ma journée par une grasse matinée




au lit ; une gentille scène m’a tiré de mon doux engourdissement : les bébés de ma
logeuse piaillaient, riaient, se battaient dans leur grand lit, et je pensaient aux
belles séances de mes 2 gars lorsqu’ils couchent ensemble. Une toilette soignée m’a
pris une bonne demi-heure ; les journeaux m’ont ensuite amené jusqu’à 11 heures, et
dans q.q. minutes
ns mangerons. Après, jusqu’à 9 heures, c’est le
vide ; si j’avais q.q.
chose à dire, j’écrirais un peu à
tout le monde, mais même cette ressource me manque. En somme - car il ne faut pas
t’y tromper - nos misères ne sont que de l’ennui et du désœuvrement, elles sont
d’une espèce médiocre et ne méritent pas la compassion. Nous n’avons aucun
renseignement précis sur la date de notre départ ; certaines dispositions récentes
me feraient croire que le 1er 8bre pourrait
encore nous trouver ici. Notre vie reste sans changement. Il parait ne se rien
passer dans notre secteur, rien qu’une canonade sans trève dont l’écho nous arrive
distinctement à plus de 20 Km. Te souviens-tu de ce que je t’écrivais des
Bulgares,




il y a q.q. semaines ? j’ai peur d’avoir vu
juste ; les journaux les plus sérieux disent nettement que ces Prussiens balkaniques
ont lié partie avec les Austro-Turco-Boches ; la seule incertitude qui reste est
relative à la limite des g engagements pris : n’ont-ils vendu que leur
neutralité ou ont-ils promis davantage ? la 1ère hypothèse est
plus vraisemblable, quoique la 2ème ne soit pas absurde ; mais,
en tout état de cause, il ne faut compter sur aucun concours balkanique, heureux
encore si nos déboires de ce côté se bornent à ce résultat négatif. A bientôt de vos
nouvelles, jouissez bien de cette dernière semaine de vacances et restez en
excellente santé. De bons baisers à tous ; et à toi mon tendre amour.


Jean



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