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Transcription :


Samedi 18 7bre 1915


Ma chérie,


Je reçois régulièrement de tes nouvelles, cela m’aide beaucoup à passer les jours pas
trop lentement. Ainsi hier, j’ai lu ta longue missive du 15 avec d’autant
plus de plaisir que tu m’y annonçais la fin de ton malaise ; seule la fin était un
peu mèlancolique : elle annonçait la fin proche des vacances, le retour à Bourges
avec tes 2 petits hommes pour seule compagnie. Evidemment ce ne sera pas gai, mais
tu as tout de suite trouvé le moyen d’atténuer les conséquences de cet isolement :
c’est de t’occuper continuellement, sans fatigue, à lire ou broder après les travaux
du ménage ; si tu te laisses aller à révasser ou à larmoyer, tu seras vite abattue ;
sors un peu, vois les dames Villetard, suis le travail de tes écoliers et surtout
celui de Maurice. Et quand tu serais sur le point de trouver ta vie trop vide ou
trop lourde, pense bien qu’il y a des millions de femmes aussi à plaindre que toi
sinon plus. Surtout débute bien et défie-toi de la crise de rentrée qui pourrait
sévir pendant la 1ère quinzaine d’octobre. Si tes locataires te
déplaisent, débarasse-t’en, ne te laisse pas influencer par
q.q.




louis de plus ou de moins, et de reloue que si les gens te donnent une confiance et
une sécurité complètes.- A propos de locataires, j’ai des excuses à te faire ; je
croyais t’avoir retourné la lettre Lanfranchi ; et voici que je la retrouve dans mon
porte-feuille : cette fois je n’oublierai pas de te la renvoyer.- Le compte du
Crédit lyonnais se solde par un passif actif de 0f 57 ;
ne t’en fais d’ailleurs aucun souci ; à ton retour à Bourges, tu
n’auras qu’à faire jeter dans leur boîte l’accusé de réception ci-inclus que j’ai
signé et daté
ce que tu
"
"
après, ne t’en occupe plus : aucun de nos titres ne
fournit actuellement de coupon.- Puisque je suis en train de t’envoyer du papier,
lis la lettre de mon brave Instituteur de Pressy et dis-moi si ce n’est pas un
excellent homme ? – Malgre tout, Maurice me cause un peu de souci ; son malaise de
Mâcon et surtout sa dernière poussée de lymphatisme m’ont surpris, j’espérais mieux
de son long séjour à la campagne ; encore une année à le soigner de très près et à
le faire sortir, dis ma chérie ?


Nous faisons de plus en plus d’exercices, et toujours de en vue de la
reprise de la guerre en





rase campagne ; on paraît croire à la possibilité de reprendre cette lutte ; cet
espoir est-il fondé ? Après chaque exercice, les officiers et sous-officiers se
réunissent autour du commandant qui fait la critique de la manœuvre exécutée ; cette
critique n’est pas toujours tendre ; ici on trouve tout naturel qu’un chef soit
vivement critiqué devant ses subordonnés et ceux-ci ne s’en sentent ni diminués ni
gênés pour reprendre leur commandement ; voilà 2 points sur lesquels l’esprit
militaire diffère profondément de l’esprit civil, et je sens bien que je ne suis pas
militaire dans l’âme. Autre différence ; les ordres sont souvent suivis de
contre-ordres, on fait exécuter les uns et les autres avec la même sérénité, sans
humeur, sans chercher à comprendre. Enfin tels officiers qui rient et même
« chahutent » ensemble au repas, retrouvent soudain toutes les distances du grade
lorsqu’ils sont à l’exercice ; c’est encore un curieux effet de la discipline
militaire. Je commence à comprendre ce qu’est cette discipline, et qu’elle n’est ni
un vain mot, ni une chose simple. En revenant de la critique ce matin, je me disais
combien le commandement est difficile, même en ce qui concerne




les petites unités ; la responsabilité des q.q.
officiers de carrière qui ont à former tous leurs gradés de réserve et à agglomérer
tant de civils pour en faire une armée n’est certes pas mince ; encore une utopie
que celle des officiers et sous-officiers de réserve à qui manquent et l’esprit et
les connaissances militaires. Tu vois que je ne perds pas mon habitude de
philosopher avec toi.


De moi, rien à dire, sinon que je continue à être calme et bien portant.


Je vous embrasse tous le plus affectueusement qu’il est possible et t’envoie mes
tendres caresses.


Jean


Pièce jointe : Bon du Crédit Lyonnais



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