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Transcription :


Jeudi 16 7bre 1915


Ma chère petite Femme,


Je commence à être très embarrassé pour t’écrire, car je n’ai rien à dire ; mais tu
sais, rien. Ce ne serait pas t’intéresser que te raconter à quelles heures
commencent et cessent nos exercices, quels incidents les marquent, quels
commentaires ils provoquent : il s’agit de choses que tu ne peux qu’ignorer et de
gens que tu ne connais pas. Te répéter que je me porte bien, ce serait bêtement
parodier le personnage de l’Habit vert. Te laisser entendre que je serais mieux près
de toi qu’ici, serait une superfétation. Te décrire à nouveau les femmes mal
peignées et la marmaille malpropre, serait m’exposer à entendre (de très loin !) un
« la barbe ». Alors quoi ?


32 Voici. Je vais plutôt te dire ce
que je pense que ce que je fais. D’abord je parle très peu : trop de gens qui
m’entourent m’assomment par leur sottise ou leur lâcheté. Je fais mon petit Anatole
France, comme dans « Monsieur Bergeret à Paris » : j’écoute et regarde curieusement,
en souriant intérieurement ;


[surplus]


J’ai retourné la lettre Lanfranchi par le même courrier ; cette lettre se serait-elle
égarée ? dis-le moi bientôt.


[surplus]interesser




car j’ai sous les yeux une véritable galerie de « types » que les circonstances
actuelles obligent à se montrer à plein. Que d’illusions s’en vont ! que de
jugements que je croyais solides il faut
réformer
 1 ! Comme la vie nous avait placés dans un milieu assez
cultivé, que j’avais un peu perdu le contact avec la masse, je croyais mes chers
concitoyens plus intelligents et surtout plus modestes que je les vois. Décidemment
les temps sont bien loin encore où l’humanité pourra se diriger elle-même. Et puis,
quelle trivialité dans les propos, quelle grossièreté dans les sentiments ! je crois
que, sur ces 2 points, notre marche a été plutôt régressive et je ne suis pas fier
en ce moment d’être instituteur. Tu vas peut-être penser que je suis pessimiste, ou
plutôt que je suis devenu un peu précieux ; non ; pourtant ; je crois seulement, et
non sans orgueil, qu’il y a dans notre vie intime et dans notre pensée
intérieure plus de délicatesse que chez la plupartmajorité des gens qui nous entourent.


J’echappe parfois à ce milieu inférieur, lorsque je puis mettre la main sur un livre.
Ainsi hier, etant de jour, j’ai pu lire pendant 2 ou 3 heures un très intéressant
roman d’Henri de Régnier « le Passé vivant » ; la thèse est de celles que je
n’accepte pas, car elle me paraît




en partie injuste et surtout trop tendancieuse ; c’est celle de « l’Etape », des
« Revenants », d’un mot c’est une apologie du conservatisme social basée sur la
toute puissance du passé en nous, sur une sorte de déterminisme physiologique et
psychologique. Mais à côté de cette idée, que de jolies choses ! Sous
prétextes de montrer que ses personnages ne sont que des
« revenants » du dix-huitième siècle, l’auteur fait " "
revivre ce siècle d’élégant libertinage et de spirituelle pensée avec une intensité
rarement atteinte ; il a croqué des types nets, noté des observations fines, rendu
des nuances délicates. Il m’a, pour q.q. heures,
décrassé l’esprit et fourni une abondante source de revâsseries. Sans compter que
cet animal d’Henri de Régnier m’a obligé à me demander d’où venaient certaines
particularités et bizarreries que j’ai depuis longtemps notées en moi ; et là, tu
vas rire. Comme j’ai parfois la naïveté de me croire plus délicat et plus
raisonnables que certains autres, que je sais que mes arrières
grands-pères ont été riches et peut-être nobles, je me suis imaginé un moment que
j’avais des parties de revenant, que certains traits cachés de ma nature rêveuse et
sentimentale s’expliquaient moins par le milieu de mon enfance que par une hérédité
mystérieuse et lointaine.




Et une fois partie, tu devines ce que mon imagination desœuvrée a pu bâtir ; me
connaissais-tu sous ce jour ? Ce sont les circonstances qui m’obligent à me replier
sur moi, à vivre dans ma petite tour d’ivoire, à ne me confier qu’à toi, et à te
confier des bêtises peut-être. Si elles sont trop grosses, tu déchireras ma
lettre.


J’en suis là de mon bavardage quand on m’apporte ta lettre du 13 ; il m’aura servi au
moins à te montrer que mon mouvement d’humeur n’a pas eu de lendemain, et j’ajoute
que ce mouvement n’aura aucune conséquence fâcheuse au point de vue du galon.- Tu
peux sans inconvénient prendre une obligation de 1000 francs, mais tu ne perds
certainement pas de vue tes échéances de fin d’année (loyer, contre-assurance,
impôts) ; et puis il faut penser que notre futur ( !) déménagement exigera de 1000 à
1500 francs disponibles mais les bons renouvelés de 6 mois en 6 mois y suffiront.-
Grand merci à Pépé pour ses cigarres que ns fumerons
le mois prochain (attention à l’emballage !).- Bien des caresses à mes 2 petits qui
ont su me dire de façon touchante combien ils m’aiment.- Enfin je compte que ma
lettre te trouvera tout à fait remise de ta fatigue, et de nouveau patiente. Sur ce
souhait bien ardent, je vous embrasse tous bien affectueusement ; et toi très
longuement. Ton ami Jean



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