Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


FRAD071_19150914_53J6_0186

Transcription :


Mardi 14 7bre 1915


Ma chère Lisette,


Je t’envoie une feuille de papier qui serait, en d’autres circonstances, bonne pour
le feu ; mais la guerre excuse cela avec bien d’autres choses, n’est-ce pas ?


Ta lettre de samedi m’est arrivée hier, elle n’a p mis que 2 jours
pour faire le voyage : c’est un record ; elle n’en n’a été que mieux la bienvenue,
et elle était si affectueuse qu’elle m’a été très douce à relire. Surtout, j’ai
constaté avec joie que le calme te revient. Tu peux rester calme encore
q.q. temps, car rien n’annonce notre
départ d’ici ; on soumet le régiment à une progression d’exercices qui semblerait
exiger un séjour de plusieurs semaines dans notre village. Ce matin nous avons été
inspectés par notre nouveau divisionnaire ; ça n’a pas mal marché, paraît-il ; ce
chef est très autoritaire et très énergique, il veut entraîner sa division et les
officiers n’en mènent pas large avec lui ; il passe pour un général de grande valeur
et la longue critique qu’il nous a faite laisse bien cette impression. Il a fait
campagne au Maroc longtemps et en a rapporté l’uniforme des bicots, le gros gourdin
en guise de cravache, et un




cheval qui se couche et se relève sous son cavalier ; bref il laisse l’impression
d’un original, et comme tel il a plu aux soldats.- Nous faisons de l’exercice en vue
de la reprise de la guerre en rase campagne ; c’est un travail ardemment utile, et
pourtant les gars « rouspètent » comme des voleurs en disant que tout cela est
inutile et ne vise qu’à les embêter ; cela n’a d’ailleurs pas autrement
d’importance, car que l’on fasse ceci, cela ou rien, ils maugréent toujours : c’est
leur manie, et il faut bien les prendre comme ils sont. Ce qui les rend si grognons,
ce n’est pas seulement la lassitude de 13 mois de guerre, c’est aussi le spectacle
que les permissionnaires voient à l’intérieur : quantité d’embusqués, des
commerçants que la guerre enrichit, des ouvriers militarisés qui gagnent de 8 à 10
francs par jour ; en rentrant au régiment, ils crient tous à l’anarchie et au
favoritisme, et il faut reconnaître qu’ils n’ont pas complètement tort. Ainsi,
avant-hier on a évacué un homme de ma section ; M. Bernolfo bijoutier rue Mirebeau,
qui va travailler à l’Atelier de construction de Bourges ; on trouve que son départ
ne s’imposait pas et lui-même a eu le tort de dire que son affaire était arrangée
avant que sa




demande d’emploi ne fut soit faite ; aussi sa joie radieuse du départ
faisait-elle mal aux autres qui en « bavaient ». Voilà ce qu’on pense et ce qu’on
dit sur le front, tu vois que cela diffère sensiblement de ce que les journaux
écrivent. En voyant tout cela, et bien d’autres choses encore qu’il serait trop long
d’expliquer, je me demande parfois comment nous ne sommes pas écrasés et comment
nous avons encore une armée qui fait bonne figure ; il faut bien croire que la
puissance de l’honneur et de la discipline reste considérable, car c’est, à mes
yeux, le seul ciment qui réunit entre eux tous ces hommes si divers et si
mécontents.


Maintenant que j’ai copieusement « philosophé », revenons à nos moutons. J’ai écris à
Claudia avant-hier, dimanche, et lui écrirai tous les 15 jours ; tu pourras donc
intercaller ses lettres et commencer lundi. Veine que la vendange se soit effectuée
par beau temps et qu’il soit resté q.q. chose aux
ceps ; tu auras peut-être 2 petites pièces de vin qu’il ne faudra pas vendre ;
malgré mon déplaisir d’enterrer de l’argent dans une vigne qui marche si mal depuis
plusieurs années, il faudrait peut-être retenir




2 ou 3 mètres cubes de fumier pour l’hiver prochain ; demande à Père s’il veut se
charger de les trouver et de faire son prix à l’avance (celui qu’il voudra), et puis
s’il conclut tu voudras bien prendre en note et avertir Bussière. Pour le marc,
apportes-en 2 ou 3 litres ; je te demanderai peut-être de m’en faire passer par
l’intermédiaire d’un permissionnaire. Il me servira à régaler la tablée ; tant que
ns sommes ici, les victuailles me sont
inutiles, elles ne serviraient qu’à compléter le menu collectif qui est déjà
largement suffisant ; nous verrons plus tard. Je ne fais d’exception que pour le
saucisson qui fait de très bons déjeuners du matin. Voilà les détails bien
réglés.


Et maintenant, il ne me reste qu’à souhaiter recevoir beaucoup de tes gentilles
lettres ; fais bien mes amitiés à Pépé, embrasse longuement nos Petits et garde mes
plus tendres caresses.


Ton grand ami,


Jean



Aucun commentaire