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Transcription :


Vendredi 3 7bre 1915.


Ma chérie,


Rien qu’un petit mot aujourd’hui pour marquer la journée, et te dire que je ne vous
oublie pas.


Comment ferais-je d’ailleurs ? La pluie ne cessant pas depuis hier, nous n’avons pas
d’exercice aujourd’hui ; les heures sont longues et longues, que faire ? sinon vous
suivre dans votre ermitage et me dire : Claudia est au pavillon aux prises avec sa
pedagogie ; Louise balaie sa cuisine, les enfants jouent près de la batteuse. Moi,
je m’ennuie après m’être ennuyé. On a mangé longuement, abondamment et bien, juges
en : soupe maigre, salade de haricots, tomates farcies, pommes soufflées, cotelettes
de mouton, café. Quand je te dis que nous ne sommes pas à plaindre ! me croiras-tu
maintenant ? Le repas terminé, j’en ai rossé deux à la manille, et voilà une bonne
bouteille que je boirai ce soir sans la payer. Puis une vague revue m’occupe une
heure, affaire de tuer le temps. Mais après ? c’est un trou de 3 ou 4 heures que je
ne sais comment combler ; ah ! si c’était avec vous, on le comblerait vite et bien,
hein ? Mais trève de plaisanterie,




et ce serait une plaisanterie triste si j’insistais. Mais c’est toujours mon trou qui
me préoccupe ; que faire, que faire ? Je n’ai pas de livre et ne
peutx
pas en avoir (il faudrait les porter) ; les journaux sont totalement vides, ou
si peu réconfortants ; échapperai-je à l’apéritif ? Si encore je pouvais te remplir
q.q. longues pages ! mais j’ai beau me
fouiller, me taper dans tous les sens, rien ne sort de ma pauvre caboche ; nous ne
pouvons plus, n’est-ce pas, conjuguer le verbe « [a…] » bien ; je ne puis pas redire
ce que je t’ai déjà répété, sans craindre de te lasser ; alors, il me reste une
planche de salut, une seule, les Russes et les Balkaniques.


Paraphrasant Boileau, je pourrais résumer ainsi mon impression : les Russes, hélas !
les Balkaniques, hola ! Les premiers sont à demi-vaincus, sûrement désemparés, mal
dirigés et presque impuissants malgré leur dernier petit succès ; ils pourront
encore ruer, tuer des Boches, mais leur fameux « rouleau » me paraît bien
endommagé ! –Les Balkaniques sont des sphinx et leur attitude enigmatique ne laisse
pas d’être assez narquoise à notre égard ; leur immobilité est une preuve
irréfutable, à mon avis, du doute qui subsiste sur l’issue finale de cette immense
guerre ; eux sont renseignés infiniment mieux que nous, et ces




renseignements les laissent perplexes sur nos chances de succès ; mais après,
j’espère bien que ni les Bulgares ni les Grecs n’auront plus d’amis dans le monde :
c’est le sort qui attend les trop habiles, les Ferdinand, les Constantins et autres
J…ski. Tout cela, ne nous rapproche guère de la fin ; cette pauvre
fin, elle ne m’apparaît plus que dans un mirage. Mais à quoi bon insister ? n’est-il
pas plus sage de vivre au jour le jour, de prendre le beau temps après la pluie, les
déceptions après les déceptions, de renoncer à penser ? Nous ne savons rien, ou
presque, et notre esprit travaille à vide ; le fin du fin, c’est donc de ruminer, de
se garder, de « végéter » le moins mal possible.


Un autre moyen de prendre la vie, c’est de penser à nos anciens beaux jours, de les
revivre et de les savourer ; puis de se dire qu’ils reviendront, que nous saurons
mieux en jouir. C’est mon plus ferme espoir.


Sur ce, au revoir, après vous avoir envoyé mes plus affectueux baisers.


J Déléage



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