Affichage détaillé (Des lettres, des liens)


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Transcription :


Jeudi 2 7bre 1915.


Ma bonne chérie,


Je réponds à 3 de tes lettres, d’un seul coup, et voici comment. Hier soir
m’est parvenue ta lettre du 30, elle avait donc fait le voyage en 2 jours ;
aujourd’hui, je reçois tes lettres des 26 et 27. Cette anomalie s’explique par ce
fait que le courrier était, dit-on, allé nous attendre, à Dunkerque, région que nous
devons aller occuper ; tout cela sous réserve, car ce sont des bruits ; et il y en a
beaucoup de contradictoires qui circulent.


Le certain, c’est que nous ne savons rien de certain, et que nous attendons toujours
l’ordre d’embarquer. Cette attente n’a d’ailleurs rien de désagréable ;
ns sommes cantonnés tout près de Pernes, et dans
d’assez bonnes conditions. Chaque jour, matin et soir, un peu d’exercice occupe
q.q. heures ; mais on n’est jamais fatigué,
on cherche plutôt à raffermir la discipline, à souder davantage les unités entre
elles, à reprendre la troupe en main ; c’est certainement une tâche utile, et les
résultats ne sont pas mauvais. Ce matin, notre commandant a fait manœuvrer tout son
bataillon en ordre serré, et comme il était très satisfaisait





il nous a donné « camp » pour la soirée, ma section a même été particulièrement
félicitée. Cette soirée, je l’ai « occupée » à dormir 2 heures ; puis les lettres
étant arrivées, j’ai lu et relu tes 2 missives si émues ; et maintenant me voici en
tête-à-tête avec toi. Constate tout de suite, ma chérie, que je ne suis nullement à
plaindre ici, depuis 8 jours ; quant à l’avenir, il sera ce qu’il pourra, mais pas
trop mauvais vraisemblablement ; chose un peu curieuse, moi que tu connais plutôt
pessimiste en jugeant les gens et les choses, je suis franchement optimiste quand je
réfléchis à notre avenir ; les raisons bien précises de cet optimisme sont
difficiles à donner, ce sont plutôt des impressions, une sorte de calcul de
probabilités. Ainsi prenons q.q. exemples : mon
départ retardé à Bourges m’a valu de n’aller aux tranchées que 6 semaines après mes
camarades de classe et d’eviter une période dangereuse ; ensuite j’arrive à un
moment où ma division, qui n’a jamais eu de long repos, va peut-être en avoir un d’un mois ; enfin j’ai pu, sans grand peine, obtenir
d’être traité par tous avec politesse et courtoisie ; or on m’avait affirmé que le
tutoiement était de rigueur ici, ce tutoiement qui me chatouille si désagréablement
l’épiderme et qui est général au front. Ce sont autant de petits




avantages appréciables, que d’autres pourront grossir ; je te le répète très
sincèrement : je ne suis ni déprimé, ni pessimiste en ce qui concerne nos affections
et notre avenir. Comme tu me le dis très justement, le calme et la prudence peuvent
vous tirer de plus d’un pas difficile, et de ces deux qualités je crois pouvoir te
dire, mais à toi seule, que je n’en manquerai pas. Ce faisant, je ne trahirai aucun
de mes devoirs de soldat, car dans la guerre actuelle, le grand art est maintenant
d’économiser les hommes et de savoir durer. Autant qu’on peut l’être dans
l’incertitude actuelle, tu peux donc te rassurer de plus en plus. J’insiste encore :
mes paroles ne sont pas des paroles de circonstances, une sorte d’anesthésique sur
ta douleur, mais bien l’expression sincère de mes froides réflexions.


Tes lettres des 26 et 27 ne m’ont, hélas, pas surpris ; je savais que tu éprouverais
un choc, et crois bien que je sympathise pleinement à ta douleur ; mais aussi, et
c’est l’envers de ces sortes de peines, tes larmes amères nous soudent plus
fortement encore l’un à l’autre ; elles nous révèlent ce que les douceurs de la paix
estompaient un peu : les liens nombreux et forts que 12 ans d’union ont tissé entre
nous ; et cela nous ne le pourrons plus perdre de vue. Tout





s’achève ici bas, et surtout le bonheur ; nous sommes en train de payer, mais nous
récolterons. - D’ailleurs, en observant autour de moi, je fais une constatation un
peu égoïste mais bien douce ; beaucoup parlent volontiers de leur femme, de leur
correspondance, et plus d’une boutade malsonnante leur échappe qui trahit la
sécheresse ou le relâchement de leur intimité familiale ; de toi ni de moi, pas un
mot ne nous échappe sur ce sujet, nous gardons jalousement notre secret et notre
trésor intérieur, nous croirions l’avilir en l’étalant, nous le conservons très
jalousement car nous savons que c’est notre grande force morale. Je t’assure que je
suis très fier de notre pudeur morale, parce qu’elle est le signe infaillible d’une
affection plus haute que celles qui se découvrent autour de moi ; ta bonne âme et
ton tendre cœur ne peuvent pas y être moins sensibles que moi, j’en ai l’absolue
certitude.


Je reviens à des questions plus terre-à-terre ; je n’ai pas besoin d’argent, pas
avant un mois au moins ; je t’écrirai d’ailleurs en temps voulu ; sur ce point, ma
règle reste la même qu’avant : tout l’utile, même s’il est très coûteux, mais point
de superflu ; hélas ! que ne fait-on de même autour de moi bien des misères seraient
évitées ou adoucies. A la rentrée à Bourges, je te demanderai des sous-vêtements
chauds, mais d’ici là nous sommes de revue, au moins par le papier.



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